Les sections
"science", "fiction" nous ont fourni une masse
d'informations assez considérable. C'est le lieu et le moment d'assembler les
pièces du puzzle, de sortir du labyrinthe, de résoudre les énigmes, de faire
échec au roi des paradoxes!
Les
caractéristiques du voyâge
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"Tant
qu'à faire qu'à voyager dans le temps, autant que le temps soit beau",
fait remarquer Raymond Devos dans l'un de ses sketchs. Tant qu'à faire qu'à
voyager dans le temps, autant répondre aux questions cruciales suivantes: où,
quand, combien de temps, comment voyager dans le temps. On se rend compte que
ni les savants, ni les philosophes, ni les artistes ne répondent à
"toutes" ces questions; chacun se contente d'apporter un élément de
réponse, bien souvent évasif. A nous de faire le tour de la question.
préliminaire
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On peut être
tenté de limiter l'analyse des implications de la possibilité de se déplacer
dans le temps à l'hypothèse de la possibilité du voyage dans le futur car, à
première vue, cette possibilité semble moins évidente que celle du voyage dans
le passé. En effet, "il semble plus facile de concevoir que ce qui a déjà
été soit encore, que ce qui n'a pas encore été soit déjà", selon la
célèbre formule de Pascal cherchant à convaincre l'incrédule de la vérité de la
Résurrection du Christ. Même si Jacques Goimard, dans sa présentation de
l'anthologie de nouvelles sur le voyage dans le temps, écrit: "Nous
commencerons par quelques voyages dans le futur. C'est ce qu'il y a de moins
compliqué...". Il fait allusion aux paradoxes qui en découlent, pas à la
possibilité même du voyage.
Mais pour
Watzlawick, le voyage dans le passé semble plus paradoxal que dans le futur:
"Minces sont les chances de voyager dans le futur. Quant à voyager dans le
passé, c'est, comme nous l'allons voir, une tout autre histoire, dont les
heurts avec notre sens commun et notre vision "normale" de la réalité
sont encore plus étranges". "Une barrière se dresse, celle de la
logique voulant qu'on ne puisse à la fois être ici ou ailleurs", complète
Van Herp. D'ailleurs, pour Alain Saint Ogan et Camille Ducray dans Le voyageur immobile, L'atlante surgi du
passé ne peut retourner à son époque, le retour en arrière imposant à un être
de se trouver corporellement en deux endroits différents au même moment - ce
qui est logiquement absurde.
Pourtant, on
parle de manière intuitive de machine à "remonter" le temps.
En fait, le voyage
dans le passé semble physiquement plus facile, mais il pose apparemment plus de
problèmes logiques.
C'est aussi
ce que semble vouloir dire Lewis Caroll dans Sylvie et Bruno:
"Souvenez-vous de la montre carrée du professeur. Ceci est une montre
étrangère... qui a cette propriété particulière de ne pas marcher avec le
temps, mais le temps marche avec elle. La faire aller de l'avant, en avance
dans le temps réel, est impossible; mais je puis la ramener en arrière de près
d'un mois". Soit l'expérience de Brown
[1][1]
amputée du voyage dans le futur, au grand soulagement de l'expérimentateur et
de ses collègues, dont le cube n'est plus... amputé de ses manipulateurs, comme
nous allons bientôt nous en rendre compte.
Où
--
Où
aboutit-on lorsque l'on voyage dans le temps, lorsque l'on change d'époque?
Libéré du temps, ne se retrouve-t-on pas prisonnier de l'espace? Où se trouvent
les différentes époques? Où persistent-elles? Comment peuvent-elles durer sans
être en mouvement? Peut-il exister une tension, celle qui anime chaque instant,
qui ne soit pas prise dans le flux du temps?
Si le voyâge
prend un temps différent pour chaque époque, elles se trouvent toutes au même
endroit à des moments différents.
Si la
distance entre les époques correspond à celle du calendrier, le voyâgeur doit
subir la cryogénisation pour voyâger au-delà de son temps d'existence; mais au
bout du compte, c'est comme si le voyâge était instantané, puisque le voyâgeur
peut revenir exactement au moment de son départ.
Si le voyâge
prend le même temps pour chaque époque, les époques se trouvent toutes en même
temps, simultanées, contemporaines dans un hyperespace, un méta-univers. Mais
cela signifie que nous sommes nous-mêmes dans l'hyperespace, que notre univers
est dans un hyperespace plus vaste.
Si le
voyâgeur y a accès, c'est qu'il existe une liaison entre son époque et toutes
les autres.
Le point de
vue de l'hyperespace, c'est celui de l'Eternité chez Asimov.
Mais cela ne
nous donne pas un point de REPERE précis qui nous permette de nous orienter. En
admettant que nous disposions du MOYEN d'accéder à une époque du passé ou du
futur, un trou de ver ou une technique de dématérialisation, il nous faut
encore définir l'IDENTITE des différents instants.
Ecoutons le
témoignage du Wells d'Alexander: "Ce que j'ai découvert, c'est que passé
et avenir existent tous deux en
permanence dans notre univers, mais que notre conscience ne perçoit que le
"maintenant" - peut-être parce qu'elle est conditionnée par
l'impérieux besoin d'ordre de la nature. Les sphères - ou plans - temporels
sont adjacents à celui dans lequel
dans lequel nous nous trouvons et fonctionnent selon les lois de Gauss.
Autrement dit, notre dimension temporelle est tout simplement un champ
magnétique. Un tourbillon, si vous préférez. Mon idée a été de construire une
machine capable de juxtaposer les champs d'énergie, créant une friction. Il en
résulte un crescendo de réactions en chaîne qui hissent la machine, ou,
littéralement, la font tourner sur elle-même de plus en plus vite, l'arrachant
à une sphère temporelle pour la faire passer dans une autre. L'accélération
maintient la machine et son occupant au-dessus de toutes les sphères
temporelles, à l'état de vapeur. On
peut ainsi gagner à volonté le passé ou l'avenir".
"Quand
la rotation se fait vers l'ouest, on gagne des hiers. Quand elle se fait vers
l'est, des lendemains".
"De
petits hublots étaient encastrés tout autour pour permettre au voyageur de
distinguer les événements historiques au beau milieu desquels il risquait d'atterrir.
Mais, bien sûr, au rythme de deux années par minute, qui était sa vitesse de
croisière, le "paysage" qu'apercevait le voyageur ne devait être
qu'un vague brouillard de particules colorées...".
Siège et
commandes gyroscopiques. Le voyage est invisible.
Lorsqu'ils
font un bond de quelques jours dans le futur, Wells et Amy découvrent dans un
journal qu'Amy sera assassinée par Stephenson.
"Amy,
tu ne vas pas mourir. Le libre arbitre existe. Et j'ai déjà modifié l'avenir
une fois en venant ici à bord de ma machine et en te rencontrant". Malgré
cette belle promesse, Wells ne modifiera pas le cours des événements, et si Amy
survit, c'est parce que Stephenson a en réalité tué une amie d'Amy venue lui
rendre visite, et si bien charcutée par son bourreau chirurgien qu'elle était
méconnaissable au point d'être confondue avec Amy. Ce n'est pourtant pas faute
d'avoir développé des arguments puissants: "L'ensemble de sa méthode
reposait sur une conception fondamentale de la quatrième dimension comme une
juxtaposition géométrique des différentes sphères temporelles. Le temps était
permanent, dans l'univers; les événements ne cessaient de se reproduire encore
et toujours, tout comme les atomes et les électrons ne cessaient jamais leur
danse tourbillonnante. (S'il en allait autrement, si les événements avaient été
temporaires -et non temporels - le voyage à travers le temps, vers l'avenir ou
le passé, eût été absurde puisque le temps n'existant pas, on aurait voyagé
dans rien.) Puisque le temps et les événements étaient permanents, comme les
causes et les effets, Amy et lui étaient déjà morts, quelque part dans
l'univers. Ce qu'ils avaient découvert dans l'avenir n'était qu'un vieil
événement qui s'était déjà produit une infinité de fois... En empêchant
Stephenson de commettre un meurtre, ils allaient jeter un caillou dans cette
mythique mer de la tranquillité. Les ondes de surface parcourraient l'univers
entier, modifiant tout sur leur chemin. Quand elles atteindraient aux rives de
l'éternité, ces mêmes ondes seraient devenues un raz de marée qui emporterait à
tout jamais les murailles de la prédestination. L'homme régnerait en maître
suprême".
Notons que
la conception d'un temps immobile d'Alexander, sphères fixes, s'oppose à celle
de son modèle, Wells, pour qui le temps est mouvement.
Dans
Timemaster, une fois franchie la porte temporelle, Jesse flotte au milieu de
bulles gigantesques qui contiennent et représentent chacune un événement de
l'histoire de l'humanité, et même de la préhistoire puisqu'il croise un
tyrannosaure. C'est le grand mérite de ce film de donner sa réponse à la
question: Où se trouvent donc les différents instants du temps passé et futur.
Mais comme le fait remarquer le mentor de Jesse, "voyager d'une faille
temporelle à l'autre, c'est voyager dans un labyrinthe. On ne va pas toujours
où on veut".
"En
modifiant un petit événement, on change tout le sens de l'histoire".
Avec J. Van
Herp, on peut se demander si le voyâge ne risque pas de déboucher sur le vide à
cause du mouvement des astres.
R. Rucker envisage
le cas de figure inverse: "D'une manière ou d'une autre, le voyâge doit se
faire en se déplaçant en dehors de l'espace-temps, dans une dimension
supérieure, et mieux vaut le faire en mouvement, en se déplaçant légèrement
avant et après le saut, pour éviter de "sauter dans un endroit occupé par
notre propre passé", ce qui "pourrait bien provoquer une explosion
assez déplaisante ".
La durée du
voyâge
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La localisation
des différentes époques dépend du temps que prend le voyâge. La question à se
poser est donc: le voyâge prend-il du temps? Si oui, combien de temps?
S'il prend
un temps différent pour chaque date, il doit prendre le temps du temps propre
du voyâgeur.
Le temps
minimum de voyâge est de
|
|
soit le
temps qui sera mis pour atteindre le passé ou le futur distant de
|
|
Puisqu'une
date différente prend un temps différent, une date plus éloignée prendra un temps
de déplacement proportionnel à son éloignement.
Par
conséquent, le temps de voyâge sera limité au temps de vie du voyâgeur, à moins
de pratiquer la cryogénisation.
Si le
déplacement prend le même temps pour chaque époque, ça veut dire que chaque
époque est située à égale distance dans l'hyperespace par rapport à l'espace du
voyâgeur, soit une infinité d'époques parallèles tout comme il peut passer une
infinité de parallèles en un point.
Quel est ce temps
de déplacement? Il semble ne pouvoir être que de
|
|
En effet,
s'il est supérieur, il interdit le déplacement vers un passé ou un futur
éloigné de
|
|
Si le
déplacement ne prend pas de temps, il est instantané. Or il faut être bien
conscient que l'instantanéité implique la simultanéité, c'est-à-dire que le
voyâgeur, au moment de son départ, se trouve à la fois à l'époque de départ et
à celle d'arrivée. Autrement dit, à cet instant, il se différencie dans
l'espace, démultiplication avec un exemplaire dans l'espace contemporain et un
exemplaire dans l'espace passé ou futur.
La question
est: l'exemplaire de l'espace contemporain persiste-t-il ou disparaît-il après
le déplacement? S'il doit disparaître, c'est le plus vite possible, soit après
|
|
Logiquement,
puisque le temps ne peut être découpé en deça, la vitesse du mouvement intensif
est de
|
|
Le
philosophe David Lewis explique l'écart de temps entre le départ et l'arrivée du
voyâgeur, par exemple mettre 10' pour voyâger de 5 siècles, par l'existence de
deux types de temps: le temps personnel, ce que Asimov appelle le physio-temps,
et le temps extérieur, le temps de l'histoire, ou plutôt de l'univers pris dans
son mouvement d'inertie. Or, l'image du train pour figurer l'univers ne nous
a-t-elle pas appris que le temps du train et celui de ses passagers étaient un
seul et même temps?
Le
déplacement
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Que signifie
"se déplacer dans le temps"? Où est-on lorsque l'on s'extrait de
l'espace?
Si le voyâge
prend du temps, c'est disparaître absolument de son époque, c'est-à-dire n'être
nulle part dans l'espace simultané de son époque, pour réapparaître dans une
autre époque. En effet, si ce n'est pas le cas, on continue de participer du
mouvement intensif, de l'inertie de l'univers auquel on appartient. C'est ce
qui semble se produire dans le cas d'un déplacement instantané. Un objet qui se
déplacerait de façon instantanée ferait toujours partie de l'univers dans lequel
il évolue. L'instantanéité ne suffit donc pas à caractériser le déplacement
dans le temps. Mais en tout cas, l'instantanéité semble se justifier par le
fait que les différentes époques ne se trouvent pas "ailleurs" dans
l'espace, mais dans l'hyperespace des mathématiciens et physiciens,
c'est-à-dire nulle part selon notre conception de l'espace. Il n'y a pas de
distance spatiale d'une époque à l'autre. Si le déplacement est instantané, ou
s'il prend le temps minimum de Planck, 10-43s, les époques sont simultanées.
Un déplacement qui prendrait du temps impliquerait une succession des époques.
Si l'univers en tant que tout n'est nulle part, du moins de notre point de vue,
c'est-à-dire du point de vue de son contenu, car il ne peut se référer à rien
d'extérieur, il semble qu'il n'y ait pas de risque d'encombrement phénoménal.
Le présent, transition entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore,
n'est présent qu'à lui-même.
Si elle n'est
nulle part et qu'elle est toujours ou jamais - pas de distance temporelle -,
comment déterminer l'époque où l'on veut se rendre? Elle n'a pas d'identité
absolue.
Si la
disparition du voyâgeur de son époque correspond au passage dans un
hyperespace, un méta-univers, une 4è dimension spatiale, un au-delà, un univers
parallèle, il peut peut-être y avoir encombrement phénoménal. Dans tous les
cas, nous ignorons comment déterminer notre destination. Ainsi, s'il est
question pour le voyâgeur d'une disparition absolue, n'est-ce pas pour
réapparaître forcément dans le futur, le monde ayant vieilli, ou dans le passé,
comme en prenant un train en marche, soit avec plus ou moins de wagons de
retard?
Evoquons la
situation décrite dans la nouvelle "Experiment" de Fredric Brown.
L'expérimentateur envoie un cube dans le futur. Le cube disparaît du présent de
l'expérimentateur pour réapparaître cinq minutes plus tard. Selon le point de
vue de l'expérimentateur, et par rapport à son temps propre, le cube
"prend de l'avance". Mais comment concilier le fait que
l'expérimentateur évolue "à son rythme" et que le cube évolue au même
rythme mais cinq minutes plus tard? Pour que l'expérimentateur puisse le
rattrapper, il faudrait que le cube soit immobile dans le temps pendant 5'. Si
le réel est en mouvement, le cube attend suspendu dans le temps nulle part.
Mais reste à savoir comment il sait que 5' sont passées pour réapparaître. Si
tout instant est fixe, il n'y a pas de déplacement d'objet, mais un instant où
il n'est pas là, un autre où il est à nouveau là, sans qu'aucun mouvement soit
intervenu.
Le héros de
Brown envoie aussi le cube dans le passé:
"Il est
trois heures moins six, dit-il. Je vais mettre le mécanisme en route - je le
ferai en plaçant le cube sur le plateau - en réglant à trois heures pile. Dans
ces conditions, le cube doit, à trois heures moins cinq, disparaître de ma main
et apparaître sur le plateau, cinq minutes avant que je l'y aie placé.
- Comment
pouvez-vous y placer le cube, alors? demanda un des confrères.
- Quand ma
main s'approchera, il disparaîtra du plateau, pour apparaître dans ma main afin
que celle-ci l'y place. Trois heures. Veuillez observer, Messieurs.
Le cube
disparut de la main du professeur Johnson. Et il apparut sur le plateau de la
machine à traverser le temps".
Nous avons
vu que dans leur nouvelle "La machine fantôme", les frères Bogdanoff
proposent comme solution à cette situation inextricable, la démultiplication de
l'univers.
Mais pour le
mathématicien Rudy Rucker, cette situation ne présente pas de contradiction:
"Il ne s'agit pas ici d'une contradiction, mais c'est pour le moins une
situation étrange. Au début, on peut être tenté de croire que la petite machine
à voyager dans le temps ne cesse de parcourir circulairement toute la boucle.
Il ne faut pas succomber à cette tentation! Si nous adoptons le point de vue de
l'espace-temps, nous devons écarter l'idée qu'il y a quelque chose de
véritablement en mouvement... Il n'y a ici qu'une simple boucle circulaire,
comme un cercle, sans commencement et sans fin". Mais il ne s'agit pas
d'une répétition incessante du même événement, contrairement à ce que tente de
faire croire le film "Un jour sans fin". Si c'était le cas, à chaque
répétition de la journée, un clone du personnage devrait s'ajouter, à l'infini,
comme c'est le cas dans la nouvelle "Du temps et des chats" de Howard
Fast ou dans la nouvelle "Moi, moi et... moi" de William Tenn; la
situation décrite dans "Un jour sans fin" n'est théoriquement pas possible,
elle ne tient pas compte du phénomène de surimpression temporelle que nous
étudierons plus loin. Le seul moyen d'échapper à cette surimpression, c'est de
fixer la boucle dans le déterminisme absolu. Et s'il n'y a pas de mouvement, il
n'y a forcément plus de répétition.
Outre le
problème de la persistance des instants, apparaît celui de la dématérialisation
complète du voyageur du temps. La question est: une chose ou une personne
complètement dématérialisée peut-elle se "déplacer"? Si la réponse est
non, ce sont les époques qui doivent se déplacer. Mais reste le problème de la
"rematérialisation" du voyâgeur, et de sa rematérialisation à la
"bonne" époque.
Ce que l'on
peut prévoir, c'est que l'apparition du voyâgeur doit être soudaine et doit se
faire dans un claquement, le voyageur du temps ayant franchi le mur du temps,
comme le pilote d'avion à réaction franchit le mur du son.
Même s'il
est précédé d'un déplacement dans l'espace, le déplacement dans le temps
consiste en une extraction de tout espace.
Les
sensations
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"Je
crains de ne pouvoir exprimer les singulières sensations d'un voyage à travers
le temps. Elles sont excessivement déplaisantes. On éprouve exactement la même chose
que sur les montagnes russes, dans les foires: un irrésistible élan, tête
baissée!". Si ce n'est que ça, on va se bousculer devant l'attraction.
Mais "J'éprouvais aussi l'horrible pressentiment d'un écrasement
inévitable et imminent", ce qui est plus fâcheux. C'est le témoignage du
Wells d'Alexander dans C'était demain.
"...
ainsi Ray Cummings avec Le maître du
temps (1929) où se trouvent décrites de façon magistrale les impressions
d'un voyageur qui voit se dérouler en quelques instants le travail des
siècles".
Les machines
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De la
folklorique machine en nickel et ivoire de Jarry aux trous de ver de la
physique moderne.
Une des
machines les plus intéressantes est celle de Henry Vernes. Sa conception est
tout à fait différente de celle de Jarry puisqu'elle repose sur le principe de
la transformation de la matière en ondes électromagnétiques, alors que la
machine de Jarry ne peut pas être magnétique.
Mais, encore
une fois, l'obstacle majeur au déplacement dans le temps est la "matérialité",
autrement dit le temps. On peut donc se demander comment une machine, par
définition matérielle, permettrait d'échapper à la matérialité. Sans parler du
problème du démarrage de la machine dans une réalité "en mouvement",
le mouvement intensif du temps. Problème qui ne se rencontre pas dans la
situation d'une mise en mouvement dans l'espace, le démarrage d'un véhicule
s'effectuant toujours d'un point "relativement" fixe - l'avion qui
décolle d'un porte-avion en mouvement fait partie du mouvement d'inertie du
porte-avion; de son point de vue, c'est comme si le porte-avion était immobile.
Les
paradoxes
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Le plat de
résistance de cet essai, le noeud gordien, l'équation au nombre inconnu
d'inconnues, le dédale à l'issue hypothétique.
Temps ou
voyage dans le temps
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La
contradiction fondamentale concerne la possibilité même du voyâge. Il semble
que temps et voyage dans le temps s'excluent mutuellement. Si le voyage dans le
temps est possible, le temps n'existe plus car dénaturé. Et la métaphore de la
ligne n'est pas pour rien dans cette dénaturation, c'est même probablement elle
qui a donné du poids à cette idée de voyager dans le temps. La possibilité du
voyage dans le temps tue le temps en rendant toutes les époques simultanées,
autrement dit, la possibilité du voyage dans le temps implique la perte
d'identité du temps - le temps perd ses repères; ce qui a pour conséquence
paradoxale de rendre sans signification l'hypothèse de la possibilité d'un
déplacement dans le temps.
Ce paradoxe
est la vraie "mère des paradoxes", selon l'expression du physicien
Krauss dans "La physique de Star Trek", mais Krauss désignait par là la
réaction en chaîne temporelle qui provoque la destruction de la vie sur terre.
Or, pour être détruit, la vie doit déjà exister, merci La Palice. Dans le cas
qui nous occupe, l'univers n'a même pas la possibilité d'exister puisque la
possibilité du déplacement dans le temps contredit son existence.
Le voyâge
même
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Comme le
suggère J. Van Herp, "Le tout premier paradoxe n'est-il pas le voyage dans
le temps lui-même?", à partir du moment où l'on accepte la coexistence du
temps et du voyage dans le temps. On pense au paradoxe du mouvement de Zénon:
de la même façon qu'Achille démarre mais ne parvient jamais à rattrapper la
Tortue, le voyâgeur quitte son époque mais n'atteint jamais sa destination.
Les frères
Bogdanoff affirment que "Tout déplacement vers le passé est à l'origine
d'un paradoxe, même si ce paradoxe n'est pas apparent". Ils auraient pu
étendre l'observation au déplacement dans le futur puisque le futur,
actuellement réalisé, comme nous l'avons vu et le verrons, est le passé d'un
futur ultérieur.
Excès ou
manque de matière
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En admettant
que le déplacement dans le temps ne soit pas auto-contradictoire, se pose tout
de même le problème de la simple présence d'un voyâgeur dans une autre époque
que la sienne: elle provoque un paradoxe car elle ne respecte pas la loi
de "conservation de
l'énergie", et le paradoxe ne se limite pas à l'époque d'arrivée, où
apparaît un excès de matière, mais concerne aussi l'époque d'origine, où le
départ du voyâgeur laisse un trou symétrique.
Nous avons
vu que Robert Silverberg propose une solution à ce problème: extraire de
l'époque investie, pour la ramener à l'époque de départ, une masse ou une
énergie équivalente à celle qui effectue le déplacement.
Néanmoins,
cette situation n'est qu'une extension du problème plus général de la présence
du même individu à deux endroits différents en même temps, et même à autant
d'endroits différents qu'il effectue de sauts dans le temps. Concrètement, si
nous avons découvert les restes d'un pharaon, comment peut-il se trouver bien
vivant "ailleurs à un autre moment"? La présence d'un individu à une
autre époque que la sienne constitue un anachronisme, une "faute contre la
chronologie".
La
sensibilité aux conditions initiales
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"Un
battement d'ailes de papillon dans l'hémisphère nord peut provoquer un ouragan
dans l'hémisphère sud", ont l'habitude de dire les météorologues pour
illustrer la sensibilité d'un système à ses conditions initiales. Que dire d'un
voyageur temporel, par sa simple présence, par sa seule respiration? Nous avons
vu que sa simple présence provoque dans l'époque investie un supplément de
matière, d'énergie; l'utilisation de cette énergie peut déclencher des
bouleversements événementiels à long terme.
La simple
présence du voyâgeur dans une autre époque est donc aussi un paradoxe parce
qu'elle peut avoir une influence chaotique à long terme, ne fût-ce qu' à
travers le simple souffle de la respiration du voyâgeur ou par le fait
d'écraser un papillon, comme le fait Eckels dans "Un coup de
tonnerre" de Bradbury. Soulignons le clin d'oeil de Bradbury, qui fait
écraser par Eckels, son anti-héros, le papillon dont le battement d'ailes, pour
les météorologues, peut provoquer un ouragan à l'autre bout de la terre. Avec
Bradbury, ironie du sort, c'est l'incapacité du papillon à battre des ailes qui
provoquera un ouragan temporel.
Les
modifications volontaires
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Revenons au
classique des classiques, "La machine à explorer le temps", et
interrogeons-nous avec les amis du narrateur sur les subtilités du déplacement
dans le temps. Le héros de Wells fait une démonstration avec un modèle réduit
de sa machine. Lorsque la mini machine va dans le futur, pourquoi ne la voit-on
pas au présent, évoluant le long de sa ligne d'univers? Et dans le passé,
pourquoi ne l'ont-ils pas vue avant que le voyâgeur ne l'apporte dans la pièce?
Un invité suggère que la machine se déplace peut-être si vite dans le temps
qu'elle en devient invisible: "Nous ne pouvons pas plus voir ni apprécier
cette machine que nous ne pouvons voir les rayons d'une roue lancée à toute
vitesse ou un boulet lancé à travers l'espace. Si elle s'avance dans le Temps
cinquante fois ou cent fois plus vite que nous, si elle parcourt une minute
pendant que nous parcourons une seconde, l'impression produite sera
naturellement un cinquantième ou un centième de ce qu'elle serait si la machine
ne voyageait pas dans le temps. C'est bien évident".
Mais qu'en
est-il quand le cube s'arrête?
Si on n'en a
pas souvenir le lundi sur la table, comment, le mardi, pourrait-on l'envoyer à
lundi? Et si, mardi, on va le déposer sur la table le mercredi, et que, de
retour le mardi avec le cube, on le détruit, que se passe-t-il mercredi?
Le temps
propre du cube se poursuivant, le cube est détruit dans son temps propre après
avoir été dans le futur. Il apparaîtra donc subitement et disparaîtra
subitement dans le futur. C'est après, seulement, qu'il sera détruit, mais dans
le passé. Tout ceci dans un déterminisme absolu
[1][2].
La rencontre
avec soi-même
--------------------------
Le degré
d'évidence du paradoxe lié à la possibilité même du déplacement dans le temps augmente
encore dans la situation du voyageur du temps qui se rencontre lui-même, et
acquiert par là une connaissance de l'avenir qui ne cadre pas avec la
progression normale du réel. Nous verrons que cette connaissance joue un rôle
déterminant dans la manifestation de la "surimpression temporelle".
Ecoutons Asimov qui a bien résumé la situation: "Prenez un cas plus
vraisemblable et plus facilement analysable et considérons l'homme qui, dans
ses voyages à travers le Temps, se rencontre lui-même, et les quatre
possibilités dans lesquelles un tel acte peut se produire. Appelons le premier
individu dans le physio-temps: A, et l'autre B. Première possibilité: A et B
peuvent ne pas se voir et ne rien faire qui puisse les affecter mutuellement de
façon significative. Dans ce cas, ils ne se sont pas réellement rencontrés et
nous devons écarter ce cas comme ne présentant aucun intérêt. Ou B, le second
individu, peut voir A alors que A ne voit pas B. Ici non plus, aucune
conséquence sérieuse ne doit être envisagée. B voyant A, le voit dans une
position et engagé dans une activité dont il a déjà connaissance. Rien de
nouveau n'est impliqué. La troisième et la quatrième possibilités sont que A
voit B, alors que B ne voit pas A, et que A et B se voient l'un l'autre. Dans chaque
cas, le point important est que A a vu B; l'homme à un premier stade de son
existence physiologique se voit lui-même à un stade ultérieur. Notons qu'il a
appris qu'il sera vivant à l'âge apparent de B. Il sait qu'il vivra assez
longtemps pour accomplir l'action dont il a été le témoin".
Jusque là,
pas d'autre paradoxe qu'une démultiplication encombrante du voyageur, et une
infraction à la loi de conservation de l'énergie, ce qui n'est déjà pas si mal.
"Maintenant,
un homme connaissant son futur, même dans les moindres détails, peut agir
suivant cette connaissance et, par conséquent, il change son futur. Il s'ensuit
que la Réalité doit être changée de façon à ne pas permettre à A et B de se
rencontrer ou, tout au moins, d'empêcher A de voir B. Alors, tant que rien ne
peut être détecté dans une Réalité rendue non réelle, A n'a jamais rencontré B.
De même, dans tout paradoxe apparent du voyage dans le Temps, la Réalité change
toujours de façon à éviter le paradoxe et nous en arrivons à la conclusion qu'il
n'y a pas de paradoxe dans le voyage dans le Temps et qu'il ne peut y en avoir
aucun".
Mais il
paraît difficile d'empêcher toute rencontre d'un voyâgeur avec lui-même. Les
moyens de l'Eternité ne semblent pas être à notre portée. Et de toute façon,
nous verrons que toute intervention d'un voyageur du temps crée une
perturbation aussi radicale que celle que l'on rencontre dans le paradoxe du
grand-père.
Surprise,
surprise
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La rencontre
d'un voyageur avec lui-même peut avoir d'autres implications paradoxales
encore, si l'on n'y prend garde. Ainsi, contrairement à ce que nous laisse
croire la réaction de Jennifer dans "Retour vers le futur", la
version future du voyâgeur ne doit pas être surprise de se rencontrer
elle-même, puisque cette rencontre fait partie de son passé. Par contre, le
visité, à moins de manifester un flegme tout britannique, DOIT être surpris de
se rencontrer lui-même.
Les actions
incohérentes
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Dans le
passé
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Dans "First
Time Machine", de Fredric Brown, le docteur Grainger montre sa machine à
trois amis. L'un d'eux l'utilise pour remonter soixante ans en arrière et tuer
son grand-père, qu'il hait, alors que celui-ci n'est encore qu'un enfant.
L'histoire se termine soixante ans plus tard avec le docteur Grainger
présentant sa machine à "deux" amis.
C'est aussi
l'issue que donne Barjavel à son récit "Le voyageur imprudent":
Saint-Menoux est effacé de l'histoire. Mais nous avons vu que Barjavel a
approndi la question dans un post-scriptum écrit quinze ans après la première
édition de son roman:
"Il a
tué son ancêtre?
Donc il
n'existe pas.
Donc il n'a
pas tué son ancêtre.
Donc il
existe.
Donc il a
tué son ancêtre.
Donc il
n'existe pas..."
On ne
pouvait mieux formuler le paradoxe provoqué par un acte incohérent dans le
passé. Barjavel y a sans doute gagné l'éternité.
Principe de
cohérence contre principe d'autonomie
-------------------------------------------------
Apprécions
l'humour du physicien K. Thorne, justifiant le remplacement de l'expression
"paradoxe du grand-père" par l'expression "paradoxe du
matricide": "La plus grande partie de la littérature de
science-fiction utilise l'expression "paradoxe du grand-père" plutôt
que "paradoxe du matricide". Probablement parce que les hommes
chevaleresques qui dominent la profession d'écrivain de science-fiction se
sentent plus à l'aise en repoussant le crime d'une génération et en prenant un
homme pour victime". En effet, pourquoi remonter jusqu'au grand-père alors
qu'il nous suffit d'aller éliminer notre mère avant qu'elle ne nous ait conçu?
Mais il y a plus simple encore: il suffit de faire un bond de quelques minutes
dans le passé et de nous tuer nous-même avant d'effectuer le bond.
Les
physiciens Deutsch et Lockwood ont proposé une variante du paradoxe du
grand-père: Sonia, une jeune fille, remonte dans le temps et provoque une
rupture de ses grands-parents avant qu'ils ne se marient, la grand-mère pensant
que son fiancé est fou lorsqu'il lui affirme qu'il a rencontré une voyageuse du
temps: on aboutit à une impossibilité existentielle, comme c'est le cas pour
Saint-Menoux. Mais si Sonia n'a pas le pouvoir d'agir selon sa propre volonté,
c'est-à-dire si une force ou une volonté invisible l'empêche de séparer ses
futurs grands-parents, son manque de libre-arbitre heurte le sens commun.
Autrement dit, pour Deutsch et Lockwood, ne pas agir dans le passé peut aussi
créer un paradoxe.
Selon eux,
le paradoxe du matricide, variation du paradoxe du grand-père, repose en fait
sur la violation d'un principe fondamental en science et pour le sens commun:
le principe d'autonomie, soit la possibilité de faire dans son environnement
immédiat tout ce qui est permis par les lois de la physique. Ce principe est
violé par un autre, le principe de cohérence, selon lequel il faut que les
configurations matérielles localement réalisables soient
"globalement" autocohérentes. Selon ce principe, le monde extérieur
pourrait déterminer nos actes locaux. Sonia peut revenir dans le passé mais
doit respecter le cours du temps passé. Deutsch et Lockwood imaginent donc que
le fait que Sonia révèle à son grand-père qu'elle vient du futur ne provoque
pas la rupture entre ses grands-parents, car la grand-mère est compréhensive et
prend pitié de son fiancé. Mais en faisant parler Sonia à son grand-père de la
même façon que dans la version initiale, Deutsch et Lockwood la font agir avec
libre-arbitre. C'est la grand-mère qui se conforme au principe de cohérence
puisqu'elle épouse le futur grand-père de Sonia malgré qu'elle le croie fou.
Pour plus de cohérence, Deutsch et Lockwood auraient dû faire taire Sonia; ils
disent d'ailleurs: "Il faut que quelque chose empêche Sonia... de
s'écarter du fil des événements qui se sont déjà produits". Nous aurons
l'occasion de revenir sur cette interprétation.
Dans le
futur
-------------
Le Paradoxe
du puzzle incomplet: dans "Cherchez le sculpteur", de Sam Mines, un
homme de science construit sa machine à voyâger, va 500 ans dans le futur, y
trouve une statue de lui qui rend hommage au premier voyageur dans le temps. Il
la ramène à son époque, et elle est ensuite dressée en son honneur. Elle devait
être érigée de son vivant, si bien qu'elle l'attendait dans le futur. Il devait
aller dans le futur pour la ramener. Très bien! Mais quand et par qui a été
réalisée la statue?
Une
variante: le paradoxe du savoir anticipé ou paradoxe de la connaissance, que
l'on trouve décrit dans "Comment fut découvert Morniel Mathaway",
analysé par Michaël Dummett, philosophe à l'Université d'Oxford. Un critique
d'art du futur montre à un peintre les photos de ses chef-d'oeuvre, qu'il n'a
pas encore peints et qu'il va se contenter de recopier. Les photos existent
parce que copiées sur les toiles, les toiles existent parce que copiées sur les
photos.
Pour Deutsch
et Lockwood, le paradoxe de la connaissance ne présente pas de contradiction,
seulement une troublante création circulaire à partir de rien.
Deutsch a proposé
une énigme du même calibre: le voyageur du temps va recopier dans le futur la
découverte d'une physicienne spécialisée en Relativité, retourne dans son
époque, a la future physicienne comme étudiante et lui fournit le document
qu'il a ramené du futur, ou lui suggère la découverte qui la rendra célèbre.
D'où vient donc cette découverte? A qui l'attribuer? A personne. En fait, il
s'agit de l'argument du matricide à l'envers.
Asimov a lui
aussi illustré le paradoxe de la causalité puisque le déplacement dans le temps
a été inventé au 24è siècle sur la base d'équations qui ne seront élaborées
qu'au 27è siècle, et qui ne pouvaient être dévelopées qu'en fonction de la
réalité du déplacement dans le temps.
Cercle
vicieux, boucle infernale
--------------------------------
Les
paradoxes du puzzle incomplet et du savoir anticipé sont presque sublimés dans
la "boucle infernale", selon l'expression de Christian Grenier,
décrite par Heinlein dans "Vous, les zombies". Le héros remonte dans
le passé, engrosse une jeune fille qui n'est autre que lui-même avant
l'opération qui le fera changer de sexe. Le bébé issu de cette union
sur-consanguine est transporté dans un passé un peu plus reculé encore pour
justifier la naissance de l'héroïne-héros. Heinlein en avait-il consommé?
La faille de
l'algorithme temporel d'Heinlein: la jeune fille existe avant de naître
puisqu'elle se met au monde elle-même; la poule avant l'oeuf. C'est paradoxal
dans un sens plus fort encore peut-être que le fait d'avoir été ensemencé par soi-même.
L'existence de la jeune fille semble sortir de l'auto-boucle causale
"papa-bébé".
Ce qui est
extraordinaire, c'est que le philosophe David Lewis en vienne à considérer le
raisonnement d'Heinlein comme un argument puissant en faveur de la possibilité
de voyager dans le temps.
Heinlein, Fast, Wul, Dick, Béliard, Moorcock
Gammes
------
Avant
d'aborder la pièce de résistance de cet essai, soit l'étude et les tentatives
de résolution des paradoxes liés au voyage dans le temps, il convient de répéter
ses gammes, d'envisager toutes les possibilités ouvertes par cette perspective.
?
-
Disons que
Cloc décide qu'à 10h, il ira se voir à 12h. Il arrive à 12h, ils sont deux,
Cloc10 + Cloc10+2. Puis Cloc revient à...? Quand au fait? Il faut bien qu'il
revienne en arrière pour atteindre 12h et voir surgir son double Cloc10. S'il
revient à 10h, il se rencontre lui-même au moment du départ. Son départ et son
retour sont simultanés. N'y aura-t-il pas court-circuit causal, temporel? S'il
revient avant 10h, il se rencontre lui-même avant son départ. Dans ce cas, il
serait de retour avant de partir. S'il revient après 10h, il y a un trou
temporel entre 10h et l'heure de retour. Période pendant laquelle le héros
n'existe pas dans son époque d'origine, mais en double dans celle d'arrivée. On
peut imaginer une infinité de variantes plus subtiles les unes que les autres,
mais quoi qu'il en soit, à son retour, le héros a connaissance de ce qui va lui
arriver à 12h.
A 12h, il
voit surgir le lui de 10h qui retournera à 10h05', qui a 12h verra surgir le
lui de 10h qui retournera à 10h05'. Si cette boucle n'est pas définitivement
fixée, comme le suggèrent Deutsch et Lockwood, cela veut dire qu'une infinité
de héros parcourront la boucle du temps et s'en réchapperont. Il ne s'agit même
pas de préserver le libre-arbitre, ici, mais le "mouvement" du temps.
On peut
imaginer Cloc retourner aux premiers temps de l'univers, ou plutôt dans le vide
absolu qui l'a précédé, et provoquer une explosion formidable qui met en route
la création.
On peut
imaginer Cloc s'engendrant lui-même après s'être fécondé, ou Cloc plus jeune
que son fils.
On peut
aussi imaginer Cloc se faire préfacer un ouvrage par Jésus, Pascal, Newton, Mozart,
Shakespeare ou une célébrité du futur dont il aura écrit la biographie.
On peut
imaginer que Cloc revienne infiniment au même endroit au même instant, ou même
qu'une infinité d'individus reviennent au même endroit au même instant,
générant un encombrement phénoménal.
Un seul et
même paradoxe
------------------------
En
conclusion, on peut dire que tous les paradoxes constituent un seul et même
paradoxe.
Le paradoxe
du matricide n'est qu'une extension des perturbations provoquées par la sensibilité
d'un système à ses conditions initiales; peu importe que j'intervienne moi-même
dans ma propre chaîne généalogique - ou chaîne causale de manière plus générale
-, les conséquences seront identiques si c'est un autre que moi qui tue mon
grand-père. Par conséquent, toute intervention minime, comme le fait d'écraser
un papillon, peut s'assimiler à l'élimination d'un élément d'une chaîne
causale.
De la même
façon, le paradoxe de la connaissance n'est qu'une variante du paradoxe du
matricide, on l'appelle d'ailleurs aussi paradoxe de la causalité; l'oeuvre
d'art et le fils sont tous deux en défaut d'origine, sans cause, comme issus du
néant. En apportant du futur une information, une création qui ne s'est pas
encore produite dans le passé, et en incitant l'artiste ou l'auteur à
"copier" le modèle, le voyageur du temps "tue" le créateur
de l'oeuvre; en ne lui permettant pas de la créer réellement, il tue le père
pour ne laisser qu'un être sans lien réel avec l'oeuvre: parricide ou matricide.
Allons jusqu'au bout du raisonnement en remontant à la source des paradoxes. La
plus belle confirmation de l'unité des paradoxes est fournie par le paradoxe du
déplacement-même dans le temps. C'est la distinction d'un passé, d'un présent
et d'un futur qui donne leur identité aux époques, et qui donne un
"sens" et un "intérêt" à la question du déplacement dans le
temps. Or la possibilité du voyâge implique une perte d'identité des époques.
Et si un instant perd son identité, la question du voyâge n'a plus de sens. Par
conséquent, la possibilité du déplacement dans le temps infirme la possibilité
du déplacement dans le temps; nous avons la version fondamentale du paradoxe du
matricide, et la confirmation que celui-ci apparaît parce que l'on réintroduit
les lois de la logique après les avoir enfreintes.
Deutsch et
Lockwood attendaient un argument définitif sur l'impossibilité du voyâge dans
le temps! Doit-on considérer qu'il est arrivé?
Conséquences
démonstrations solutions
-------------------------------------
Restons optimistes.
L'hypothèse de travail est celle de la possibilité du déplacement dans le
temps, à n'importe quel instant passé ou futur, à volonté, en conservant son
temps propre.
Ce qu'il
faut démontrer, c'est que tout déplacement dans le temps provoque:
soit un
court-circuit temporel
soit un
déterminisme absolu
soit une
mise en abîme temporelle
soit une
démultiplication temporelle
Court-circuit temporel
----------------------
Adieu les
paradoxes!
A l'instant d'aborder
une nouvelle époque, le voyâgeur se désintègre dans une collision phénoménale,
parce qu'il est composé d'antimatière.
Le
court-circuit temporel constitue sans doute l'issue la plus radicale du voyage
dans le temps; en quelque sorte une collision temporelle ponctuelle, qui se
distingue de la collision temporelle "absolue" en ce qu'elle ne
toucherait que le voyâgeur et le lieu et l'instant d'arrivée. Mais justement,
que devient le lieu d'impact?
A ma
connaissance, aucune oeuvre n'envisage cette possibilité. Il est vrai qu'elle
annihile l'intérêt de la conjecture du déplacement dans le temps. Peut-être
malgré tout peut-on voir la "réaction en chaîne" du fameux épisode de
Star Trek "All good things" comme une approche des conséquences du
court-circuit temporel.
Déterminisme
absolu
-------------------
La solution
la plus simple, en tout cas la plus économique, au problème des paradoxes
provoqués par un voyage dans le temps est le déterminisme absolu. Mais le prix
à payer est élevé: la plus grande liberté devient peut-être la camisole la plus
solide, la prison la mieux gardée.
Synthèse
--------
Nous pouvons
"déterminer" toutes les implications logiques liées à la possibilité
de se déplacer dans le temps à volonté.
Instantanéité
et simultanéité
------------------------------
Imaginons
que la possibilité existe de nous retrouver "instantanément" ou à
tout le moins au temps de Planck, à telle ou telle époque du passé ou de
l'avenir. Cela implique que "simultanément", l'individu est ce qu'il
est dans son époque et ce qu'il doit être ou ce qu'il a été dans l'époque
investie, selon qu'il s'agisse du passé ou de l'avenir, et pour autant qu'il
soit question d'une époque incluse dans l'histoire, le temps d'existence de
l'individu. En effet, l'instantanéité du parcours dans le temps suppose la
réalisation effective et actuelle de tout le passé et de tout le futur. Pour me
retrouver en l'an deux mille à l'instant, il faut qu'actuellement soit réalisé
ce qui représente l'an deux mille, ou plutôt il faut que se réalise l'an deux
mille. De même, pour me retrouver en 1895 à l'instant, il faut que tout ce qui
représente le moment de l'année 1895 que j'investis, soit effectivement quelque
part au moment où je parle, dans notre univers ou dans une autre dimension. Une
autre façon de se rendre compte que tout est déjà réalisé dans l'hypothèse de
la possibilité du voyâge, est d'imaginer la visite d'un voyageur du futur qui
va dans notre passé, notre présent et la partie de notre futur qui constitue
toujours pour lui le passé. Toutes ces époques sont pour lui effectivement
accomplies.
On peut donc
dire qu'à la fois l'individu est, sera et a été. Pour étendre le mouvement
logique, on peut dire que cet individu "est" simultanément "tout
son devenir". En effet, puisque je peux décider à chaque instant de me
retrouver à n'importe qu'elle époque du passé et de l'avenir, il faut que
toutes ces époques soient quelque part toutes en même temps, car il n'y a
aucune raison d'en privilégier une plutôt qu'une autre. Nous nous trouvons donc
dans une situation plus critique encore que celle qui voyait le voyageur du
temps se démultiplier autant de fois qu'il effectue de sauts dans le temps.
Dans ce cas-ci, tout individu existe autant de fois que l'on peut diviser son
temps d'existence, sans même se déplacer dans le temps.
Asimov est
l'auteur qui a, de la manière la plus évidente, basé son récit sur
"l'étalement" des instants. Il résout les paradoxes par
l'intervention d'une main extérieure, celle de l'Eternité. Or, cet "être
hors du temps", l'Eternité, est l'expression de la conception classique du
temps en physique. Il semble donc que le thème du "voyage dans le
temps" soit né de la "négation" du temps par la physique
classique - ce qui rend d'autant plus anachronique et remarquable la conception
du temps de Wells. Dans les deux cas, le temps est étalé. La seule différence,
c'est que l'étalement est "potentiel" dans la conception de la
physique classique, alors qu'il est réalisé dans l'hypothèse de la possibilité du
voyage dans le temps.
Déterminisme
------------
A quoi nous
mène la nécessité de l'accomplissement actuel et total du passé et de l'avenir?
A la détermination absolue du développement de l'être et de la pensée. Plus aucune
part n'est laissée au hasard et à la liberté puisque tout est déjà réalisé, ou
plutôt tout se réalise sans que nous puissions exercer dessus le moindre
contrôle. Peu importe donc la question de la possibilité d'investir
instantanément une époque différente de la nôtre: arrive ce qui doit advenir.
Pour aller au bout de notre raisonnement, il nous faut reconnaître que les mots
ici inscrits ont depuis toujours été déterminés et que cette prise de
conscience même, ce retour réflexif sur le texte en train de s'écrire, est
prédéterminé, et ainsi à l'infini
[1][3].
Pourquoi est-ce que je ne prolonge pas l'énumération? Manifesterais-je quelque
libre-arbitre? Voici en tout cas une occasion de nous interroger sur le pouvoir
de suggestion du mot et sur la propension de notre esprit à se prendre au jeu
du raisonnement jusqu'à l'absurde. Absurde?
Arguments
contre la possibilité du voyage dans le temps
-------------------------------------------------------
Supposons
possible l'investigation instantanée d'une époque différente du présent. Nous
avons vu qu'elle nécessite la réalisation actuelle, effective, simultanée, de
tout le passé et de tout l'avenir. Le futur étant actuellement réalisé, il se
trouve à une époque plus ou moins lointaine un individu qui a découvert la
possibilité de voyager dans le temps. A partir de l'instant de cette découverte
jusqu'à l'infini, on imagine aisement que l'homme a tout le loisir d'explorer
les époques ultérieures et antérieures à la sienne.
Mais alors,
comment croire qu'une infinité d'individus disposant de l'éternité pour
explorer les vestiges du passé de leur civilisation n'auraient pas laissé de
trace évidente de leur passage à l'une ou l'autre époque du passé qui nous est
commun? Voilà qui nous paraît invraisemblable. Bien sûr cette démonstration ne
possède pas toute la rigueur du raisonnement scientifique: elle suppose d'abord
que l'humanité ne périra pas. Mais comment croire qu'elle puisse disparaître
tout à fait s'il est loisible à une poignée d'hommes d'aller se réfugier dans
une époque passée ou future en cas de catastrophe universelle imminente dans
leur présent?
Ensuite, on
suppose que l'individu aura le loisir d'utiliser cette invention, et surtout
qu'une infinité d'individus en bénéficieront. Facile à croire puisque l'humanité
ne peut périr, et qu'à raison d'un seul individu par an pendant une éternité,
pour adopter un point de vue pessimiste, une infinité d'individus auraient bien
l'occasion d'investir nos siècles.
Enfin nous
supposons chez nos descendants l'envie de découvrir concrètement le passé de
l'humanité. Je crois que nous pouvons parler sans exagérer de besoin de
connaître le passé, si l'homme à venir ressemble un tant soit peu à l'homme
d'aujourd'hui. De toute façon, peut-on concevoir un être pensant, humain ou
autre, dénué de curiosité. Laissons-nous convaincre par ces arguments, tout en
reconnaissant leur caractère ludique.
Et puis
pourquoi le voyageur du temps ne vient-il pas me donner à l'instant un coup de
poing pour me démentir?
Quels
paradoxes?
----------------
Voici une
illustration de la situation du déterminisme absolu qui nous permettra
d'apporter une réponse aux nombreux paradoxes impliqués par la possibilité de
se déplacer dans le temps: Cloc est un garçon de dix ans. Nous sommes le
17/10/1997 à 15h35'28" 0,1578867219183457118552574627916122453040705 s et
il désire se rendre le 16/10/1997 à 15h35'28"
0,1578867219183457118552574627916122453040705 s. Pour simplifier la situation,
ne le faisons pas se rencontrer lui-même. Il surgit au milieu d'une clairière
et retourne aussitôt au 17/10/1997 à 15h35'28"
0,1578867219183457118552574627916122453040706 s, soit une mesure du temps de
Planck plus tard pour éviter de le faire se rencontrer avant ou au moment de
son recul dans le temps. Le 16/10/1997 à 15h35'28"
0,1578867219183457118552574627916122453040705 s, il y a et il y a toujours eu
deux Cloc, celui qui y était naturellement et celui qui a fait un bond en
arrière dans le temps. Compliquons les choses et faisons Cloc se rencontrer
lui-même dans le passé. Pour être le futur voyâgeur, le Cloc qui reçoit la
visite de lui-même doit vivre exactement ce qu'aura vécu le voyâgeur: boucle
parfaite, Cloc s'est toujours déjà rendu visite le 16/10/1997 à 15h35'28"
0,1578867219183457118552574627916122453040705 s et il est toujours déjà
retourné le 17/10/1997 à 15h35'28"
0,1578867219183457118552574627916122453040706 s.
Cloc n'aura
donc jamais été seul ce 16/10/1997 à 15h35'28"
0,1578867219183457118552574627916122453040705 s. Il n'aura jamais existé un
16/10/1997 à 15h35'28" 0,1578867219183457118552574627916122453040705 s
avec un seul Cloc.
Ecoutons
Rudy Rucker: "Supposez que je construise une petite machine à remonter le
temps capable de se transporter deux minutes en arrière. Vers 11h55', je la
fais rouler lentement sur le plan de travail de mon laboratoire, et avec une
minuterie, je programme le saut pour 12h01'. Je suis assis et j'observe. A
11h59', il y a tout d'un coup deux machines sur le plan de travail: M, celle
qui n'a pas encore fait le saut, et M', celle qui a fait un saut depuis le
futur. Pendant deux minutes, les deux machines restent là et, à 12h01', la
minuterie sonne, et M disparaît. Après 12h01', je me retrouve seul avec M', qui
est en fait un exemplaire de M plus âgé".
Nous sommes
bien ici dans la situation du déterminisme absolu. Rares sont les auteurs qui
tiennent compte de ce dédoublement.
Nous avons
un bel exemple de déterminisme absolu dans la nouvelle de J.G. Ballard "Un
assassin très comme il faut". Un jeune homme se promène dans la foule avec
sa fiancée le jour du sacre du roi Jacques. Un attentat manqué contre le roi
provoque néanmoins la mort de la fiancée du professeur Jamieson. Trente cinq
ans plus tard, il a enfin réussi à fabriquer une machine à voyager dans le
temps pour retourner à cet instant et empêcher l'explosion de la bombe. Il loue
une chambre qui offre une vue idéale sur le lieu du futur drame, afin d'abattre
un des deux terroristes à l'origine du drame, selon la presse, en l'occurence
celui qui jettera la bombe. Assis à une terrasse de café, Jamieson se voit
passer, âgé de vingt ans, au bras de sa fiancée. De retour dans sa chambre, il
repère le porteur de la bombe mais ne voit pas son complice. Il l'abat mais la
bombe explose. Il aperçoit sa fiancée étendue au milieu de la foule, et
lui-même agenouillé, éperdu, auprès d'elle. A ce moment, Jamieson entend des
bruits dans le couloir. Avant que la police ne pénètre dans la chambre et
n'abatte l'auteur du coup de feu, il a juste le temps de relire la coupure de
journal qui relate les événements et il comprend soudain: "... L'un d'eux
était connu sous le nom d'Anton Remmers, tueur professionnel à la solde,
croit-on, du second, un homme d'un certain âge déjà, dont le corps
littéralement criblé de balles n'a pu être identifié par la police...".
Jamieson voulait modifier le destin, il réalise qu'il en était l'acteur
principal, l'inconnu évoqué par la coupure de presse. S'il n'avait pas abattu
Remmers, la bombe aurait explosé au milieu de l'artère parcourue par le
carrosse royal et n'aurait pas rompu l'artère de sa bien-aimée.
Le
dénouement de ce type de récit rappelle à Christian Grenier la tragédie grecque
où "... le héros agit pour échapper à un sort injuste, et ne fait au
contraire que précipiter l'issue de son destin...".
La logique est
sauvegardée au prix du libre-arbitre du voyageur du temps.
Inertie
-------
Mais il est
des auteurs pour qui aucun problème ne se pose.
Ainsi,
contrairement à Deutsch et Lockwood, le philosophe David Lewis se satisfait de
l'infraction au libre-arbitre dans le paradoxe du matricide ou du grand-père.
Selon lui, il y a forcément quelque chose pour empêcher le voyâgeur de changer
le passé, ce qui, il faut bien l'avouer, ne fait que déplacer le problème;
simplement, c'est l'univers qui s'arrange pour que le voyâgeur ne commette pas
d'acte incohérent. Lewis admet donc que le passé est fixé une fois pour toutes.
Il doit reconnaître que la seule présence du voyâgeur dans le passé constitue
un anachronisme.
Lewis tire
sur la corde en disant que les "contretemps" que subit le voyâgeur ne
prouvent pas qu'il n'est pas "réellement capable" d'agir dans le
passé et de tuer son grand-père. Dans le cours normal des événements, nous
échouons souvent à atteindre nos objectifs. Il semble que Lewis joue sur le
sens équivoque, ambigu du mot "pouvoir".
Son point de
vue rejoint celui de Fritz Leiber, qui, comme nous l'avons vu, parle de
"loi de causalité" ou "Loi de Conservation de la Réalité".
Il illustre son propos par la possibilité de changements mineurs dans le cours
du temps: un arbre repousse là où un autre a été arraché; si un voyageur du
temps tue la femme que doit épouser son grand-père, autrement dit sa
grand-mère, le grand-père épouse sa soeur! Selon Leiber, ça n'empêcherait pas
le grand-père d'épouser la soeur éventuelle de sa fiancée et permettrait ainsi,
pour reprendre l'exemple de la Sonia de Deutsch et Lockwood, la naissance d'une
Sonia génétiquement très proche de la voyâgeuse. Mais proche veut dire
différent. Donc...
Par
ailleurs, une conséquence surprenante de cette façon de présenter les choses
est que le futur devrait alors être aussi rigide que le passé; il n'y aurait
donc pas de libre-arbitre, pas plus que dans les actes des personnages d'un
film, dont les séquences sont prédéterminées.
Le comble du
déterminisme est fourni par la situation décrite par Moorcock dans Voici
l'homme. Comme le fait remarquer Christian Grenier, "... c'est l'incursion même du voyageur temporel
dans le passé qui est à l'origine de l'Histoire. Cette façon particulière
d'envisager les voyages temporels les intègre tout simplement à une trame
historique solide et unique, qui non seulement les accepte, mais les rend
nécessaires: sans ces incursions dans le passé, l'Histoire aurait été
différente, ou n'aurait pas été".
Déterminisme
et déterminisme
----------------------------
C'est à
cette situation qu'il faut appliquer l'expression "déterminisme
total" de Jacques Van Herp. Van Herp parle en effet d'un déterminisme
total qui pèse sur le monde dans la mesure où les interventions dans le temps
perturbent les destins individuels, mais ne modifient pas l'histoire dans ses
grandes lignes. Ce déterminisme se distingue du déterminisme absolu.
Le
déterminisme absolu est lié à l'étalement dans un même instant de tous les instants
de l'histoire de l'univers.
Le
déterminisme qu'évoquent Van Herp, Reichenbach, Watzlawick s'accommode de
l'écoulement de la durée. Simplement cette durée est telle le tapis que l'on
déroule, avec çà et là quelques irrégularités sans conséquence, un futur
préexistant qui s'accomplit, comme tiré vers une finalité omnisciente.
Si la
présence d'un voyâgeur dans le passé ou le futur n'a aucune influence sur le
cours du temps, c'est comme si chaque instant était absolument indépendant de
celui qui le précède et de celui qui le suit, et constituait un tout autonome à
lui seul. Dans ce cas, la présence d'un voyâgeur ne différerait pas de celle
d'un autochtone temporel, s'il n'y avait pas l'infraction à la loi de
conservation de l'énergie.
Quant aux
paradoxes qu'est susceptible de provoquer le voyageur du temps, ils n'existent
plus puisque, tout étant déjà réalisé dans un déterminisme, total ou absolu, ne
peut l'être que ce qui ne contient pas de contradiction.
Paradoxe de
la connaissance
---------------------------
Etudions le
paradoxe de la connaissance ou de la causalité, c'est-à-dire la situation d'une
chose créée en fonction d'une information du futur, ce paradoxe "violant,
selon Deutsch et Lockwood, le principe que la connaissance ne peut résulter que
d'un processus de création, telles l'évolution biologique ou la pensée
humaine". Deutsch et Lockwood n'en trouvent pas moins la boucle de cette
situation - portée à son comble chez Heinlein - autocohérente. Par ailleurs, à
l'inverse du paradoxe d'incohérence comme le paradoxe du matricide, résolu par
un déterminisme où les événements semblent plus fortement contraints que dans
un monde où le voyage dans le temps n'est pas possible -ce qui est un comble
puisque le voyage dans le temps est censé nous donner la plus grande liberté,
dans le cas du paradoxe de la connaissance, les événements sont moins fortement
contraints, selon Deutsch et Lockwood; il y a même un indéterminisme qui semble
violer les lois de la physique classique, puisque le critique du futur peut
ramener au choix croûtes, chef-d'oeuvre ou rien du tout - mais alors où est le
problème? En fait, on retrouve là la situation de notre réalité, dont le
paradoxe est fondamentalement le même, puisque l'être doit venir du néant ou de
l'infini, comme nous l'avons vu dans le chapitre consacré à l'origine de
l'être, de l'univers. Pour Deutsch et Lockwood, il faudrait établir un nouveau
principe, selon lequel la connaissance doit résulter d'une création. Mais dans
ce cas, le créateur ne fait pas ce qu'il veut, il ne peut pas copier sa propre
oeuvre dont il possède un exemplaire venu du futur; il y a donc opposition au
principe d'autonomie. Et comme ce principe de création vient renforcer la
cohérence, c'est quela cohérence n'était pas aussi grande que ce que laissaient
croire nos deux physiciens. Et c'est normal: la vraie autonomie, c'est de
pouvoir "créer", pas de pouvoir se "plagier soi-même"! Tout
ceci montre que la physique classique ne peut résoudre le paradoxe de la
connaissance. Car pour Deutsch et Lockwood, le déterminisme absolu ne constitue
pas une véritable solution au paradoxe.
Comment s'en
sortir? Simplement en faisant remarquer, comme le suggèrent Deutsch et
Lockwood, que la physique classique est erronée, qu'elle ne constitue, dans le
meilleur des cas, qu'une excellente approximation de la vérité, mais qu'elle
est très éloignée de la réalité dans le cas des Boucles du Genre Temps fermées.
Il doit par conséquent exister une conception de la réalité qui apporte une
solution satisfaisante au paradoxe de la connaissance. Nous verrons que pour
Deutsch et Lockwood, la physique quantique est pleine de promesses à cet égard.
Quoi qu'il
en soit, Deutsch et Lockwood ont le mérite d'affronter des paradoxes que les
autres physiciens ignorent superbement sous le couvert de la théorie.
Quant à
Lewis, nous avons vu qu'il considère que la situation décrite par Heinlein dans
"Vous les Zombies", comble du paradoxe de la connaissance, est une
solution auto-cohérente. Le héros existe avant de naître puisqu'il est son
propre géniteur, qu'il va s'ensemencer lui-même, ce qui constitue une réponse à
la question: oeuf ou poule d'abord? Dans ce cas, la poule précède l'oeuf!
Temps fixe
----------
N'y a-t-il
pas moyen de tuer les paradoxes dans l'oeuf? Souvenons-nous que les paradoxes
du matricide et de la connaissance apparaissent parce que l'on réintroduit la
logique après l'avoir enfreinte. Puisque les époques sont simultanées, la
causalité n'est plus respectée.
Le
mathématicien Rudy Rucker, dans son ouvrage "La quatrième dimension",
qui est une sorte de prolongement voulu du "Flatland" d'Abbott
Abbott, qu'il pousse dans ses dernières conclusions grâce à l'apport de la
relativité d'Einstein et surtout de l'espace-temps de Minkowski, développe lui
aussi une conception statique du temps avec l'image de
"l'univers-bloc". Son idée est que le sentiment d'écoulement du temps
n'est qu'une illusion: "Beaucoup de philosophes prétendent qu'il est faux
de dire que notre réalité est un univers-bloc. Ils ne veulent pas représenter
notre univers passé-présent-futur par un modèle statique d'espace-temps 4-D.
Ils estiment que cette image éternelle, immuable, exclut quelque chose
d'important: l'écoulement du temps.
Bien évidemment, la véritable raison pour laquelle on a introduit
l'univers-bloc était de se débarrasser de l'écoulement du temps". C'est
l'oeil de l'esprit en mouvement qui engendre le temps". C'est exactement
l'interprétation que le physicien J.A. Wheeler a proposée des diagrammes de
Feynman.
Ce qu'on
fait avec les diagrammes de Feynman, on peut évidemment le faire avec ceux de
Minkowski. Le réel est un entrelacement de vers quadridimensionnels fixés du
point de vue de l'hyperespace. Comme le proposaient Deutsch et Lockwood, pour
comprendre le temps physique, il faut voir la vie ou la durée comme une sorte
de ver quadridimensionnel, dont la queue correspond à la naissance et la tête à
la mort d'un individu - voir la figure... du cahier central. Un instant du
temps correspond à une section tridimensionnelle de ce ver. La courbe que forme
ce ver, c'est notre ligne d'univers. Au fond, le ver n'est rien d'autre qu'une
ligne d'univers représentée en trois dimensions spatiales.
Martin
gardner fait aussi allusion à l'univers-bloc de Minkowski, où toute l'histoire
est "gelée" sur un graphe où toutes les lignes d'univers sont
éternelles et inaltérables.
Exploitant
cette représentation, le philosophe Reichenbach, dans "The philosophy of
space and time", affirme que le voyâge dans l'absolu déterminisme ne
contrevient pas aux lois de la logique (parce que le déterminisme n'autorise
que ce qui ne la contrevient pas), mais à deux axiomes sur lesquels repose
cette logique - ce qui est peut-être pis car alors la logique serait remise en
cause dans sa globalité -, et fortement confirmés par l'expérience - ce qui est
une autre façon de dire que ça s'oppose au bon sens:
1.
l'identité: une personne est un individu unique qui maintient son identité avec
l'âge.
2. la ligne
d'univers d'une personne est ordonnée linéairement si bien que ce qu'elle
appelle "maintenant" est toujours un point unique le long de cette
ligne.
Gardner fait
remarquer que Reichenbach ne parle pas du "libre-arbitre" que
contredit aussi le déterminisme, mais en réalité, le libre-arbitre ne constitue
pas un axiome.
Pour le
philosophe Putnam, le fait qu'on puisse tracer un diagramme d'espace-temps des
événements est la preuve qu'ils sont logiquement consistants.
Gardner le
défie alors de les tracer pour des situations paradoxales. Mais le fait est que
ce tracé s'autojustifie, donc élimine ce qui n'est pas logique.
La
résolution du Consortium
---------------------------
Rappelons
que le Consortium est la collaboration de physiciens théoriciens américains, russes
et anglais, avec K. Thorne et I. Novikov comme figures emblématiques.
Le
Consortium n'affronte pas les situations impliquant des êtres humains, mais des
objets, en l'occurence des boules de billard, et apporte sa contribution à la
résolution des paradoxes de la causalité. La situation étudiée par Thorne et
ses étudiants leur a été proposée par le professeur Polchinski. Le professeur
Polchinski leur décrit la situation suivante: il imagine un trou de ver
converti en machine à voyager dans le temps dont les deux bouches se trouvent à
proximité l'une de l'autre dans notre univers et pas seulement dans
l'hyperespace.
[1][4]
Une boule de billard entre dans une bouche, remonte le temps et ressort par
l'autre bouche avant d'être entrée dans la première, et se heurte elle-même
plus tôt, s'empêchant donc d'entrer dans la première bouche, et de se heurter
elle-même. Soit une variante du paradoxe du matricide pour objets inanimés. La
question est: peut-on trouver des solutions aux équations qui autorisent la boule
à se toucher elle-même sans s'empêcher de rentrer dans le trou de ver?
Le
Consortium affirme que l'univers n'autorise que les solutions aux équations qui
sont auto-consistantes, logiques. Ce qui est positif à deux niveaux. D'abord
parce que si tout est permis, plus de physique possible. Ensuite parce que la
physique de la vie quotidienne a l'habitude de tomber sur des solutions
mathématiquement mais non physiquement possibles, et elle n'en tient pas
compte.
Par
ailleurs, le Consortium a toujours trouvé une solution auto-consistante à une
situation qui présente une solution paradoxale. Il y a même parfois une
infinité de solutions auto-consistantes, ce qui rappelle les situations
rencontrées dans le monde quantique. C'est pourquoi on peut alors utiliser le calcul
de Feynman de "somme sur les histoires" - histoire pour trajectoire -
qui permet de déterminer les solutions les plus probables dans une situation
donnée.
Cette
méthode a un double mérite:
-ce calcul
tient compte des solutions auto-inconsistantes, dont la contribution est si
faible qu'elle n'influence pas réellement le déroulement de l'expérience.
-d'une
certaine façon, la boule de billard est consciente de tous les chemins
possibles pour elle. Or le possible, c'est le futur. Et il y a beaucoup plus de
possibilités de trajectoires avec la présence de la bouche du trou de ver,
c'est-à-dire d'une machine à voyager dans le temps, hypothèse de travail du
Consortium, que sans elle
[1][5].
Thorne dit qu'un calcul sur le comportement possible de la boule avant même la
construction d'une machine à voyager dans le temps devrait nous indiquer si la
construction de la machine sera possible ou pas, d'après le nombre de
trajectoires possibles révélées par le calcul. C'est donc comme si le futur
influençait le comportement de la boule. Le futur, c'est le fait qu'il y ait un
trou de ver ou pas. "C'est un trait tout à fait général de la physique
quantique avec des Boucles du Genre Temps".
Quant à lui,
Novikov propose une adaptation à la physique du principe de la sélection
naturelle: "S'il y a à un problème une solution non auto-consistante et
une autre auto-consistante, la nature choisira l'auto-consistante".
Thorne et
ses étudiants n'affrontent pas la question du libre-arbitre, quoiqu'elle fût au
centre des critiques les plus vigoureuses après la publication de leur article:
"Trous de ver, machine à voyager dans le temps et condition faible de
l'énergie". Ils se contentent d'analyser le comportement d'objets simples
inanimés voyageant dans le temps telles des ondes électromagnétiques. Ils en
concluent qu'aucun paradoxe insoluble n'y est lié et affirment même qu'il n'y
aura aucun paradoxe insoluble pour aucun objet inanimé.
Pour Thorne,
"Ces deux situations n'ont aucun sens... il est donc totalement impossible
que la boule de billard ou moi puissions remonter le temps et changer nos
propres histoires", au nom de la cohérence des lois de la physique au
niveau classique, pas au niveau quantique. Mais ne s'agit-il justement pas de
le démontrer. La solution que propose Thorne consiste à tenir compte des
"conditions initiales d'un phénomène: "Pour des conditions initiales
exactes (position et vitesse de la boule) qui conduisent au paradoxe de
Polchinski, existe-t-il d'autres
trajectoires de la boule qui... soient des solutions logiquement cohérentes avec les lois de la physique qui gouvernent
les boules de billard classiques?". Les calculs montreront qu'il existe
deux prédictions privilégiées valables, ainsi qu'une infinité d'autres moins
probables mais tout aussi valables. Mais Thorne et ses collaborateurs ne
démontrent pas "physiquement" pourquoi la solution autocohérente est
choisie plutôt qu'une solution autocontradictoire. C'est comme répondre à la
question: Pourquoi existons-nous? par "Parce que nous existons" ou
plutôt par "Parce que nous ne pouvons pas ne pas exister",
"Parce que tout porte à croire - les probabilités, mais quelles
probabilités? - que nous ne pouvons pas ne pas exister". En réalité,
Thorne et son équipe répondent "par la bande". Les calculs de la
physique quantique viennent à son secours pour déterminer quelle solution sera
choisie. Il s'en satisfait, mais il reconnaît que les "lois de la gravité
quantique nous cachent la réponse à la question de savoir si les trous de ver
peuvent réellement être convertis en machine à remonter le temps". En fin
de compte, il reste très sceptique.
Sur la
question du déterminisme pur impliqué par la résolution des paradoxes du
matricide et de la causalité, le Consortium émet une idée intéressante. Selon
la physique classique, même hors des Boucles du Genre Temps, le monde est
déterministe. "Ce qui se passe à un instant donné est entièrement
déterminé par tout ce qui s'est passé avant (ou après)". Donc le voyage
dans le temps ne s'oppose pas plus au libre-arbitre que ne le fait un événement
classique.
Mise en
abîme temporel ou surimpression temporelle infinie
----------------------------------------------------------
Le
court-circuit a fait long feu, le déterminisme nous prive de liberté, ce qui
est un comble pour ceux qui pensaient bénéficier, avec le voyage dans le temps,
de la plus grande liberté d'action. Le prix à payer pour jouir à nouveau de
notre libre-arbitre: la mise en abîme temporel, soit une surimpression infinie
et une surcharge phénoménale qui semblent ne pouvoir être résolues, à leur
tour, que par la multiplicité quantique des univers; mais n'anticipons pas.
Nous avons
vu que la possibilité du déplacement "à volonté" dans le temps
impliquait la simultanéité de toutes les époques; dire que "passé =
présent = futur" est une autre façon de le formuler, ou plutôt, ni passé
ni futur n'ont plus de sens, il n'y a plus que des "présents",
probablement une infinité de présents, flottant dans un hyperespace.
Or, la
surimpression infinie exige la réintroduction de la distinction entre passé,
présent et futur, parce que le libre-arbitre implique une indétermination, une
incertitude - un indéfini qui rappelle les potentialités de l'infini, il est
d'ailleurs question de surimpression temporelle "infinie" - qui ne
s'accommodent pas de la fixation des époques.
La
surimpression peut être considérée, soit comme un court-circuit avec une
infinité d'étincelles, soit comme une démultiplication infinie du voyâgeur au
même endroit et au même instant. Mais on pourrait se demander si la
surimpression peut réellement se produire. Puisqu'elle contredit la
simultanéité, elle contredit une condition de la possibilité du déplacement
dans le temps. Si bien que le voyâge semble impossible dans son cas.
Le meilleur exemple
de surimpression temporelle dans la littérature est fourni par la nouvelle Du
temps et des chats de Howard Fast.
Illustrons
néanmoins cette mise en abîme à travers l'expérience des boules de billard de
Thorne et son équipe:
a) Kip
Thorne et son équipe ont réussi à maîtriser un trou de ver et à en faire une
machine à voyager dans le temps. Ils lancent une boule de billard vers le trou
de ver:
La boule
part seule
rentre dans
une bouche du trou de ver
et ressort
15' plus tôt par l'autre bouche du trou de ver
pour se
croiser elle-même avant qu'elle ne rentre dans la bouche.
La boule
croisée n'est pas la même que la boule initiale, puisque celle-ci était seule.
La boule
croisée rentre dans le trou
et ressort
15' plus tôt
pour suivre celle
qui se croise elle-même.
Cette boule
croisée n'est pas la même que la boule initiale qui était seule, ni que la
seconde boule qui n'était croisée que par une seule boule.
La boule
croisée par deux boules rentre dans le trou
et ressort
15' plus tôt
pour suivre
celle qui suit celle qui se croise elle-même.
Cette boule
croisée n'est pas la même que la boule initiale qui était seule, ni que la
seconde boule qui n'était croisée que par une seule boule, ni que la troisième
boule qui n'était croisée que par deux boules.
Et ainsi de
suite à l'infini.
On a donc
une boule croisée par une infinité d'elle-même.
Répétons
l'expérience, mais avec Cloc cette fois, et illustrons le phénomène de
surcharge ponctuelle:
b) Spirale
infinie
Cloc est
seul ce 16/10/1997 à 15h35'28"
0,1578867219183457118552574627916122453040705 s.
Il ne sait
pas qu'il voyagera dans le temps un an plus tard.
Un an plus
tard, il revient un an plus tôt, soit ce 16/10/1997 à 15h35'28"
0,1578867219183457118552574627916122453040705 s.
Le Cloc qu'il
retrouve à cette date est différent du Cloc initial qui était seul; en outre,
ce Cloc retrouvé sait qu'il voyagera dans le temps un an plus tard, informé par
son prochain lui-même.
Un an plus
tard, retour un an plus tôt de ce Cloc.
Ce Cloc
voyâgeur est différent du premier Cloc voyâgeur, car le premier Cloc voyâgeur
ne savait pas qu'il voyâgerait, alors que lui le sait.
Il rencontre
donc le Cloc seul initial accompagné du premier Cloc voyâgeur.
Le Cloc
retrouvé est différent du Cloc initial qui était seul, et du second Cloc visité
accompagné d'un visiteur, puisqu'il est accompagné de deux visiteurs.
Le troisième
Cloc voyâgeur ne peut pas être le même que le deuxième puiqu'il s'est vu
accompagné de deux visiteurs alors que le précédent ne s'était vu accompagné
que d'un visiteur; ce troisième Cloc voyâgeur viendra donc s'ajouter aux deux
autres
et ainsi de
suite à l'infini.
Chaque étape
de la spirale est marquée par une information supplémentaire par rapport à
l'étape précédente.
Le
raisonnement procède "par défaut": x ne peut pas être x-1.
Voilà le
prix à payer pour conserver toute liberté d'action: une superposition au même
instant et au même endroit d'une infinité de répliques du voyageur du temps.
Précisons qu'il ne s'agit pas ici de l'infinité de visites Cloc au même endroit
au même instant que nous avons évoquée dans les "gammes", car Cloc a
à chaque visite un âge différent, tandis que le phénomène de surimpression
infinie voit se répéter le même Cloc au même âge. Si l'on combine les deux
situations, le mot encombrement phénoménal devient un euphémisme. En effet,
imaginons ce que serait la combinaison de la surimpression temporelle et d'un
retour infini du même voyâgeur ou d'une infinité de voyâgeurs au même instant,
ou même de la surimpression temporelle et d'une infinité de voyâgeurs qui
reviennent une infinité de fois au même instant! C'est avec de telles
conjectures que les arguments du mathématicien Cantor pour prouver l'existence
de divers degrés d'infinis prennent toute leur force. A moins que de telles
conjectures n'hypothèquent la théorie des nombres transfinis!
William Tenn
est sans doute l'auteur qui s'est le plus rapproché de la description de la
surimpression temporelle. Dans "Moi, moi et moi", Tenn offre une
belle illustration de ce que pourrait être une figure fractale
[1][6]
dans le cadre d'un déplacement dans le temps. Il y raconte les aventures d'un
clochard qui est engagé par un savant solitaire pour tester la fiabilité de sa
machine à voyager dans le temps. Le professeur envoie le clochard bougon au
crétacé après lui avoir donné le billet de 100 dollars qu'il veut toucher avant
de partir "au cas où" l'expérience tournerait mal. Compte-t-il
soudoyer un tyrannosaure? Le clochard a pour mission de soulever une pierre, de
photographier ce qu'il y a dessous et de la remettre en place. L'expérience se
passe bien et notre voyâgeur est rapatrié au 20è siècle. Seulement voilà, le
savant solitaire est maintenant depuis toujours marié. Seule explication, le
fait de soulever la pierre a provoqué une modification du cours des événements.
C'est une nouvelle illustration de la sensibilité d'un système à ses conditions
initiales, déjà évoquée par Bradbury. Le savant renvoie donc notre clochard
dans le passé pour remettre correctement en place le rocher qu'il a soulevé.
Seulement voilà, lorsqu'il arrive au crétacé, le clochard se voit lui-même en
train de soulever la pierre. Il revient au 20è siècle, retourne au crétacé, et
se voit lui-même en train d'essayer de s'empêcher de soulever la pierre...
La nouvelle
de Tenn est un petit bijou de finesse et d'humour; aucun résumé ne peut avoir
sa force. Le lecteur la trouvera parmi beaucoup d'autres excellentes nouvelles
dans le recueil "Histoires de voyages dans le temps".
Démultiplication
----------------
Si le
déterminisme absolu peut constituer la façon la plus économique de corriger la
surimpression temporelle, son pendant le plus naturel est la démultiplication à
l'infini de l'univers. La seule façon, apparemment, d'échapper à la
surimpression temporelle infinie et d'éviter les paradoxes du déplacement dans
le temps tout en conservant son libre-arbitre, c'est de disposer d'une
démultiplication à l'infini des époques dans lesquelles intervient un voyageur
du temps. Ainsi, dans le cas du paradoxe du grand-père, doivent coexister les
deux issues: celle où l'aïeul est seul et celle où il est tué par Saint-Menoux.
Plus, éventuellement, celle où un autre voyageur du temps le rencontre, plus
celle où un autre voyageur du temps surprend ou empêche Saint-Menoux de tuer
son grand-père...
Cette
hypothèse a le mérite de laisser sa liberté au voyâgeur. Mais elle permet aussi
de résoudre le problème de la surimpression infinie.
Extension de
la thèse du chapitre relatif à instantanéité et
simultanéité
-----------------------------------------------
------------
La première
démonstration nous a montré que la possibilité de voyager dans le temps
implique la réalisation de "tout le devenir" de tout être au même instant
et à chaque instant. Nous avons vu les risques d'encombrement phénoménal que
cette situation génère. Tous les événements possibles doivent se produire
simultanément, ôtant toute liberté à l'homme. Le prix à payer pour recouvrer le
libre-arbitre, c'est la surimpression infinie. Mais dans ce cas, il n'y a plus
seulement risque d'encombrement, il y a réellement encombrement phénoménal. Où
caser toutes ces époques et leurs clones? La seule façon de se tirer d'affaire,
c'est de disposer de branches d'univers parallèles pour chacune des
éventualités envisageables. Nous avons vu que les spécialistes de la physique
quantique ont imaginé la possibilité que plusieurs univers existent en même
temps dans des dimensions différentes.
Toute la
question est alors de savoir si ces univers peuvent communiquer entre eux et
comment ils peuvent le faire.
L'existence
des "trous de ver" ou des "fontaines blanches", qui sont
l'envers des trous noirs, peut nous être ici bien utile.
Ainsi, pour
Martin Gardner, la seule façon de résoudre les paradoxes impliqués par le
déplacement dans le temps, c'est à travers l'existence de mondes multiples. Le
premier auteur de science-fiction à avoir exploité cette possibilité est D.R.
Daniels en 1934 avec "Branches of time".
Origène dans
l'Antiquité et Averroès au Moyen Age ont déjà émis l'hypothèse d'un monde
éternel où tout ce qui est possible se réalise, dans un éternel retour des
choses que Nietzsche réactualisera et que Cantor, Borgès et les spécialistes
des nombres-univers développeront à leur façon.
[1][7]
Ainsi Borgès
affirme que "Le nombre des atomes qui composent le monde est, bien que
démesuré, limité, et susceptible en tant que tel d'un nombre limité (bien que
démesuré lui aussi) de combinaisons. En un temps infini, le nombre des
combinaisons possibles doit nécessairement être atteint et l'univers doit
forcément se répéter. A nouveau tu naîtras d'un ventre, à nouveau ton squelette
grandira, à nouveau cette même page arrivera entre tes mains identiques, à
nouveau tu suivras toutes les heures jusqu'à celle de ta mort impensable. C'est
sous cette forme que se présente ordinairement ce raisonnement, de son prélude
insipide jusqu'à sa fin menaçante et immense". (La doctrine des cycles)
Dans
"L'expérience", Frederic Brown fait écho au texte de Borgès:
"S'il
existe un nombre infini d'univers, toutes les combinaisons possibles doivent
exister. Ainsi chaque événement est vrai
quelque part... Il y a un univers dans lequel Huckleberry Finn est une
véritable personne accomplissant très précisément ce que Mark Twain a imaginé.
Il existe aussi un nombre infini d'univers dans lesquels Huckleberry Finn
accomplit chaque variation possible des actes que Mark Twain aurait pu décrire... Et une infinité
d'univers où les situations sont telles que nous ne pouvons ni les décrire, ni
même les imaginer." (Borgès, nombres-univers, moi et l'infini dans le
temps...)
Démultiplication
quantique
--------------------------
C'est en
1957 que l'hypothèse de la démultiplication des branches d'univers va prendre
tout son poids.
C'est en
effet en 1957 que le physicien américain Hugh Everett III propose, dans le
cadre de la physique quantique, la théorie des univers multiples, qui forment
un multi-univers. Chaque événement qui peut se produire physiquement se produit
réellement dans un certain univers. Au niveau du multi-univers, la théorie
quantique est déterministe, car le calcul détermine la probabilité de
réalisation de chaque possibilité, en prévoyant la proportion des univers où
cette possibilité se manifeste.
Mais la
physique quantique dit aussi que des Boucles du Genre Temps fermées
"pourraient abonder aux échelles submicroscopique" et que les
particules subatomiques qui nous composent pourraient très bien accomplir de
perpétuels voyages dans le temps, à des durées, il est vrai, de l'ordre du
temps de Planck, soit 10-43s. Or, à ce niveau de la réalité, la
physique quantique introduit une incertitude qui entraîne un indéterminisme
fondamental, qui permet d'éliminer certains paradoxes.
Paradoxe du
matricide
---------------------
Imaginons
que les univers parallèles sont reliés entre eux par un trou de ver. On a donc
un seul espace-temps complexe, un multi-univers - composé de tous les univers
qui correspondent à toutes les éventualités possibles - dont les univers sont
reliés les uns aux autres. Dans l'univers de Sonia, son grand-père et sa
grand-mère se marient. Dans celui où elle bifurque, non. Donc le principe
d'autonomie est respecté car l'action de Sonia n'entrave pas sa liberté
d'action - c'est sans doute dans ce sens que Thorne parle d'influence du futur
sur le passé. Peut-être serait-il préférable de dire que sa liberté d'action ne
rend pas caduque son action? Bien sûr, la modification de son propre avenir par
un voyageur du temps qui s'est rencontré lui-même, comme Asimov en évoque la
possibilité, trouve ici un terrain d'expression qui élimine tout paradoxe.
De même, le
paradoxe décrit dans "Experiment" est résolu. Si le professeur décide
de ne pas placer l'objet dans la machine du temps à 3h pour qu'il en sorte à
2h55', s'il en sort effectivement à 2h55'- variante de l'antitéléphone à
tachyons -
[1][8]
dans une moitié des univers, l'objet apparaît à 2h55', et le professeur ne le
place pas sur la machine à 3h, tandis que dans l'autre moitié des univers,
l'objet n'apparaît pas à 2h55'. Chaque univers A contient deux objets avec l'un
plus vieux que l'autre de 5'. Dans l'autre moitié des univers, les univers B,
l'objet n'apparaît pas à 2h55'. Le professeur le met donc sur la machine à 3h
et il apparaît dans un univers A où il rencontre un autre lui-même plus jeune
de 5'. Dans l'univers A, l'objet surgit du "néant". Dans le B, il
disparaît "à jamais". C'est l'interprétation que proposent Deutsch et
Lockwood. Mais qu'est-ce qui empêche l'objet de revenir en B?
Quant à
Sonia, si elle veut revenir à son univers de départ, se retrouvant au moment de
son départ, elle ne peut le faire que dans un autre univers. Dans l'univers originel,
elle demeure seule car "l'univers parallèle, connecté d'une manière
différente de celle du paradoxe précédent, l'empêche de faire de même dans son
univers original".
C'est ici
que l'on voit la distance entre la théorie de la séparation de l'univers à
chaque situation de choix quantique, et l'interprétation qui veut que ces
univers soient connectés entre eux. S'ils sont connectés, pourquoi peut-on
voyager dans un sens et pas dans l'autre? Qu'est-ce qui détermine l'accès ou
non à tel ou tel univers? Inversément, pourquoi certains univers ne sont-ils
pas accessibles? Qu'est-ce qui détermine le caractère originel d'un univers? En
tout cas, la connexion entre univers, quelle que soit sa forme, semble
indispensable. Mais alors, on retrouve la situation du déterminisme absolu,
avec tout passé et tout futur toujours déjà réalisés, puisque le voyâgeur doit
pouvoir y avoir accès à tout moment, sans parler du déterminisme probabiliste
par pléthore des univers qui couvrent toutes les possibilités réalisables. S'il
n'y a pas de connexion entre les branches d'univers, il faut qu'à chaque
séparation et saut dans le temps, l'univers se sépare infiniment avec toutes
les possibilités passées et futures impliquant les décisions "libres"
du voyâgeur - que le voyâgeur aboutisse dans un univers en retard ou en avance
sur le sien. Dans ce cas, il n'y a pas passage d'un univers à l'autre, mais
réalisation de toutes les possibilités à tout moment. La séparation des
branches d'univers est contemporaine et simultanée, et ne nécessite aucune
connexion entre branches d'univers. Mais là encore le déterminisme resurgit.
Séparation
symétrique
---------------------
Retrouvons
Sonia, l'héroïne de Deutsch et Lockwood.
Elle a un
petit ami qui s'appelle Stéphane. Sonia part dans le temps rendre visite à ses
grands-parents. Stéphane ne participe pas au voyage de son amie Sonia. Dans la
moitié des univers, B, elle entre dans la machine et n'en ressort jamais. Dans
ce cas, la séparation est définitive du point de vue de Stéphane. Mais du point
de vue de Sonia, il n'y a pas de séparation, simplement elle devra partager
Stéphane avec le double d'elle-même qu'elle va rencontrer dans l'univers A.
Deutsch et Lockwood font remarquer que plus Sonia se réplique, plus Stéphane a
de risques de la voir disparaître de son univers. Mais en réalité, il semble
que la probabilité soit toujours la même, soit une chance sur deux de la
perdre,
|
|
puisque
chaque séparation implique un nouvel univers originel. A chaque séparation,
l'univers a son double où la séparation ne se produit pas. Or, Deutsch et
Lockwood se demandent si ce n'est pas ce risque accru de séparation qui
explique le fait que nous n'ayons pas encore eu la visite de voyageurs du
temps. Selon eux, nous avons la malchance d'évoluer dans une mauvaise branche
d'univers.
Collection
ou connexions?
-------------------------
Considérons
l'interprétation de la théorie des univers multiples par David Lewis: "Les
branches ne sont séparées ni dans le temps ni dans l'espace, mais d'une autre façon".
Le héros retourne dans le passé dans une autre branche d'univers et tue son
grand-père, préservant sa naissance dans l'univers originel. Lewis précise
qu'il ne s'agit pas d'une histoire où le meurtre se produit ET ne se produit
pas. Il se produit effectivement, mais dans une autre branche d'univers. Ce qui
permet de satisfaire à l'obligation de choix entre tuer ou non le grand-père.
Ce n'est pas plus une histoire où le héros change le passé. Les événements des
deux branches d'univers concernent bien la période où arrive le voyâgeur, mais
les deux branches coexistent d'une certaine façon sans interaction. Il reste
vrai que durant le temps personnel du héros, même après le meurtre, le
grand-père vit dans une branche et meurt dans l'autre.
Paradoxe de
la connaissance ou de la causalité
----------------------------------------------
Le paradoxe
de la causalité trouve tout naturellement aussi une solution dans le cadre de
la théorie des mondes multiples.
Dans
l'univers originel, l'artiste a réellement "créé" ses toiles. Le
critique du futur transporte les photos de ces toiles dans le passé d'un autre
univers. Là, les toiles sont "copiées" et le peintre obtient quelque
chose pour rien. Mais comme les toiles résultent d'un véritable effort créatif,
quoique dans un autre univers, il n'y a pas de paradoxe.
Le
philosophe David Lewis affirme pour sa part que chaque événement peut
s'expliquer, possède une cause dans la boucle causale, mais que la boucle
totale n'est pas explicable, et il justifie ce mystère de la façon suivante,
qui a le mérite de la modestie: "Etrange! Mais pas impossible... Presque
tout le monde admet que Dieu, ou le Big Bang, ou tout le passé infini de
l'univers, ou l'annihilation d'un atome de tritium, est sans cause et
inexplicable. Alors si de telles choses sont possibles, pourquoi pas aussi les
inexplicables boucles causales qui apparaissent lors d'un voyage dans le
temps". Notons que cette façon de présenter les choses présuppose évidente
la possibilité de voyager dans le temps, Lewis tentant seulement de justifier
l'existence des paradoxes. Or le grand paradoxe n'est-il pas la possibilité du
voyage lui-même?
Watzlawick
résume bien la situation qui consiste à aller dans le futur pour le connaître:
soit il est
prédéterminé et nous sommes obligés de faire ce qui doit advenir - déterminisme
absolu -,
soit on
intervient et on modifie le futur qui n'est alors plus celui dans lequel on est
allé chercher l'information. Il faut donc aller se renseigner dans ce nouveau
futur et ainsi de suite à l'infini - mise en abîme illustrée par William Tenn
dans "Moi, moi et moi",
soit il
existe des multi-mondes, mais alors nous ne sommes pas directement
bénéficiaires des informations du futur, seul notre double l'est, dans un
dédoublement de notre branche d'univers.
"Mais
il est évident que ces hypothèses détruisent notre vision traditionnelle et
linéaire du temps. A la place, on voit apparaître des sortes d'arborescences.
Autour d'un tronc central, se dressent une multitude de branches qui
constituent autant d'univers parallèles. Le temps cesse d'être un fleuve pour
se transformer en une sorte de delta avec ses biefs, ses bassins ou ses bras
morts...", affirme Stan Barets dans le "Science-fictionnaire".
Reste la question de savoir de quel point de vue est déterminé le tronc
central. N'est-il pas relatif?
Liberté?
--------
La
démultiplication temporelle, dans le cas d'un voyâge instantané ou de
|
|
permet-elle
réellement d'échapper au déterminisme absolu? Puisque les époques sont simultanées,
tout est toujours déjà accompli. De plus, les possibilités sont figées. En
effet, si je peux aller tuer mon grand-père dans un autre univers, personne ne
peut venir le tuer dans mon univers, puisque j'existe. Peut-on même venir dans
mon univers? Oui, mais à la condition de ne pas faire certaines choses. Ce qui
interdit tout libre-arbitre. Je ne peux donc revenir dans mon univers initial
qu'à certaines conditions.
Pour pouvoir
effectuer plusieurs voyâges à partir du même univers, il faut qu'il soit
démultiplié à l'infini, sinon, un seul voyâge possible, puisque tout autre
univers est forcément différent et que je ne peux revenir dans celui de départ.
Le voyâge
coûte cher: l'exil éternel ou la démultiplication à l'infini. Mais de toute
façon, tout est fixé à l'avance.
Le comble:
si Cloc ne peut revenir dans son univers, c'est qu'il continuera à exister dans
un univers où il n'a pas pu apparaître naturellement puisqu'il y a tué son
grand-père.
Au fond, la
démultiplication des univers ne fait que déplacer le problème de la
surimpression temporelle infinie. On n'échappe pas à l'infini.
Soit il y a
possibilité de passage à volonté d'une branche d'univers à l'autre, et le
paradoxe n'est pas résolu puisque quelqu'un peut venir tuer mon grand-père dans
ma branche d'univers, soit il n'existe pas de "ponts" entre les
différentes branches, mais alors la démultiplication temporelle s'assimile à
l'accomplissement de tous les possibles dans un étalement déterministe, et il
n'est plus question de voyage dans le temps.
Mais par
ailleurs, de la même façon qu'un espace-temps à quatre dimensions est fait
d'une infinité d'espaces-temps à trois dimensions, un espace-temps à cinq
dimensions est fait d'une infinité d'espaces-temps à quatre dimensions. De ce
point de vue, la démultiplication temporelle semble ne poser aucun problème.
La
possibilité de déplacement dans le temps à volonté et les paradoxes qu'elle
implique peuvent y trouver refuge.
On pourrait
enfin faire remarquer qu'en réalité, je tue dans une autre branche d'univers un
"clone" de mon grand-père, et qu'il ne s'agit donc pas d'un
parricide. L'action est dénaturée, le paradoxe n'est pas résolu.
Conclusions
-----------
Arguments
contre
----------------
Recensons les
arguments qui rendent improbable ou impossible le voyage dans le temps à
volonté à n'importe quelle époque.
Nous avons
vu que le temps donne son sens à l'hypothèse du déplacement dans le temps, mais
que si le voyâge est possible, il ôte son sens au temps, ce qui a pour
conséquence de rendre "insensé" le déplacement dans le temps.
Pour
Christian Grenier, "le voyage temporel souffre de certaines contradictions
avec la logique la plus élémentaire, ce qui l'écarte du domaine
scientifique". (La S.-F., lectures d'avenir?)
"Une
barrière se dresse, celle de la logique voulant qu'on ne puisse à la fois être
ici ou ailleurs", complète Van Herp.
La simple
possibilité du voyâge est un paradoxe et modifie le cours des événements,
contrairement à ce que pense Watzlawick:
"Il
revient en arrière de quinze ans (ce qui lui prend, disons, quelques minutes),
arrête la machine et en sort, se remettant ainsi dans le cours du temps... en
un point où il a lui-même quinze ans. S'il se contente de regarder alentour
sans susciter aucun effet - à savoir, sans s'insérer d'aucune manière dans la
causalité par une action ou une communication - il ne se produira rien
d'étrange. Mais dès qu'il commencera à interagir, des conséquences amusantes et
déconcertantes s'ensuivront." Justement, par sa simple présence, le
voyageur du temps interagit, comme aurait pu le découvrir Bradbury s'il avait
été jusqu'au bout de son raisonnement, ne voyant pas qu'une apparition soudaine
dans le monde est au moins aussi perturbatrice que le fait d'écraser un
papillon.
Les
paradoxes provoqués par un acte volontaire ou involontaire du voyâgeur
constituent bien sûr un nouvel argument contre la possibilité du déplacement
dans le temps: paradoxes du matricide et de la connaissance en sont les
meilleurs exemples.
Les
arguments les moins puissants contre la possibilité de voyager dans le temps
consistent à dénigrer l'intérêt du déplacement dans le temps parce que le
court-circuit temporel, le déterminisme absolu, la surimpression infinie ou la
démultiplication temporelle n'offrent pas de perspectives très réjouissantes à
l'individu qui veut explorer le passé ou le futur.
Les frères
Igor et Grichka Bogdanoff ont proposé un argument plus intéressant: "Si le
voyage vers le passé avait été inventé quelque part dans le futur, nous aurions
déjà sûrement reçu la visite d'un homme de l'avenir". C'est un argument
qu'a avancé Hawking en disant que "La meilleure preuve qu'un voyage dans
le temps est impossible est que nous n'avons pas été envahis de hordes de
touristes du futur", et que j'ai développé indépendamment dans un article
au milieu des années 80 et dans lequel je développe l'argument de la perte
d'identité du temps.
Hawking
pense aussi que la nature a horreur des machines à remonter le temps. C'est une
idée qu'il développe dans sa conjecture de "protection chronologique"
selon laquelle les lois de la physique interdisent les machines à remonter le
temps: "chaque fois que quelqu'un essaye de faire une machine à remonter
le temps, et quel que soit le dispositif utilisé à cet effet (un trou de ver,
un cylindre en rotation, une "corde cosmique", ou quoi que ce soit
d'autre), juste avant que le dispositif ne devienne une machine temporelle, un
faisceau de fluctuations du vide le traverse et le détruit". Hawking a
démontré que des fluctuations de champs quantiques deviendraient infinies au
voisinage d'une bouche de trou de ver - l'argument de la surimpression
temporelle infinie démontre la même chose par un raisonnement de logique pure
-, empêchant la formation de Boucles du Genre Temps ou détruisant le voyageur
qui s'approcherait d'une Boucle du Genre Temps. Hawking dit avec humour que son
hypothèse "permet de garder le monde sûr pour les historiens".
Les frères
Bogdanoff avancent un autre argument pour infirmer la possibilité du voyâge:
"L'entropie (c'est-à-dire le désordre) d'un système ne peut aller qu'en
augmentant; autrement dit, ce que nous nommons "écoulement du temps"
n'est qu'une fonction directe de l'entropie à laquelle tous les systèmes
(biologiques ou non) sont soumis. Comme il est impossible de réduire l'entropie
d'un système, il serait également impossible d'inverser le temps et, a
fortiori, de voyager dans le passé", (Clefs pour la science-fiction).
Revenons
enfin à l'hypothèse de la démultiplication temporelle pour constater qu'elle
nous révèle par l'absurde l'importance du principe d'économie de la nature et
la pertinence et l'actualité de la remarque de Leibniz selon laquelle nous
évoluons dans "le meilleur des mondes possibles". Il semble qu'un
univers sans possibilité de se déplacer dans le temps soit le meilleur des
mondes possibles, car il présente l'optimum d'existence.
Arguments
pour
--------------
Recensons à
présent les arguments qui rendent probable ou même possible le voyage dans le
temps à volonté à n'importe quelle époque.
Contre
l'argument de Van Herp, on peut faire remarquer que la barrière de la logique
voulant qu'on ne puisse à la fois être ici ou ailleurs, n'est en réalité qu'un
axiome, sur quoi "repose" la logique. Un axiome ne peut être
démontré. Il n'enfreint donc pas la logique. Et puis, Kurt Gödel, avec son
théorème d'incomplétude, n'a-t-il pas ouvert la voie à une remise en question
fondamentale de la logique?
Contre
l'argument de Hawking mettant en avant les risques de fluctuations infinies de
champs quantiques lors de la création de la machine à voyager dans le temps,
Deutsch et Lockwood répondent que les infinis, dont on sait qu'ils sont la
hantise des physiciens et des mathématiciens, révèlent simplement une
insuffisance de la théorie.
Deutsch et
Lockwood infirment aussi l'argument d'Hawking sur l'absence d'invasion de
hordes du futur car le trou de ver ne permettrait de remonter dans le temps que
jusqu'à l'époque de sa création et pas au-delà.
Deutsch et
Lockwood répondent aussi qu'il existe peut-être actuellement des Boucles du
Genre Temps exploitées par une civilisation extraterrestre, mais que celle-ci
n'a pas forcément envie de venir nous voir dans son passé. Et même alors, ils
n'aboutiraient que dans certaines copies de notre passé. Et puis, le voyageur
du temps n'est pas obligé de crier sur tous les toits qu'il est un voyageur du
temps.
Pour Deutsch
et Lockwood, "Si la théorie des univers multiples est exacte, alors toutes
les objections habituelles au voyage temporel sont fondées sur des modèles
erronés de la réalité physique. Quiconque rejette l'idée d'un voyage temporel
doit formuler un nouvel argument, scientifique ou philosophique".
Hawking
lui-même est revenu sur ses premières déclarations et a récemment affirmé dans
la presse qu'il envisageait à présent la possibilité de voyager dans le temps.
Contre
l'argument "entropique" des frères Bogdanoff, on objectera que rien
n'interdit une inversion locale de l'entropie, l'existence de la plus infime
particule en est un témoignage; or il s'agit précisément, dans le cas du
voyâge, d'une modification locale du temps, soit le temps propre du voyâgeur.
L'affirmation
d'Einstein: "Nous, qui croyons en la physique, savons tous que la
distinction entre passé, présent et futur n'est qu'une illusion, même si elle
est tenace", vient renforcer l'idée que le temps n'a pas l'identité que
nous lui accordons, et donne donc du poids à l'hypothèse de la possibilité du
déplacement dans le temps.
L'interprétation
de Wheeler des diagrammes de Feynman va dans le même sens. Rappelons que cette
interprétation consiste à voir le réel comme une seule ligne d'univers
extrèmement complexe déjà réalisée, c'est-à-dire pour laquelle ne s'écoule pas
le temps. Le sentiment d'écoulement du temps serait une illusion liée à notre
perception du réel.
Nous pensons
ici au dessinateur Escher qui est parvenu à représenter des "figures
impossibles". C'est un peu ce qui se produit avec les représentations
mathématiques du réel et les récits de voyage dans le temps.
Pour Rudy
Rucker, les raisons d'écarter le voyage dans le temps reposent sur un a priori:
"Il ne peut apparaître de
contradictions dans le monde; le voyage dans le temps et le voyage SL
(supraluminique) conduisent à des contradictions; donc il ne peut y avoir de
voyage dans le temps et de voyage supraluminique dans notre monde".
Cet argument
présente pour Rucker trois points faibles.
1. Le monde
lui-même est paradoxal
2. Il
pourrait exister une "police du temps" qui empêcherait l'utilisation
de la machine pour créer un paradoxe.
3. Il existe
la possibilité des univers multiples, même si "... bien sûr, strictement
parlant, un voyage dans un monde parallèle n'est pas du tout un voyage dans le
temps".
"A un
certain niveau, ces paradoxes sont un peu plus que des divertissements
intellectuels".
Rucker
ajoute que la relativité affirme qu'il n'y a pas de temps ni d'espace absolu.
Or le voyage dans le temps exige un temps et un espace absolus. Par conséquent,
le voyage dans le temps semble d'emblée interdit par la physique moderne. Mais
outre le fait qu'il existe des lois de transformation qui permettent de passer
d'un système de coordonnées, ou référentiel, à un autre, la relativité autorise
le voyage dans le passé jusqu'à une certaine limite, et dans le futur de façon
illimitée, comme nous l'avons vu à la section science. La relativité se
contredirait-elle elle-même?
Pour Lewis,
le voyage est possible. Les paradoxes prouvent seulement que le monde où le
voyâge serait possible serait de manière fondamentale plus étrange que celui
que nous croyons être le nôtre. Il est le plus ardent défenseur d'un auteur
comme Heinlein dont il trouve le récit "Vous les zombies" auto-consistant.
Ce qui pose
problème dans le voyage dans le temps, ce sont les paradoxes qu'il génère. Un
raisonnement par l'absurde consiste à dire: le réel ne peut s'accommoder des
paradoxes; or le réel existe; donc les paradoxes n'existent pas et le voyage
dans le temps non plus. Mais le réel n'est cohérent qu'en apparence, il est
fondamentalement irrationnel, comme nous le suggèrent la physique quantique, et
la pure logique elle-même. Donc, la possibilité du déplacement dans le temps
est en parfait accord avec la réalité.
L.M. Krauss,
dans "The physics of Star Trek", émet un argument de bon sens:
"Tant que ce n'est pas réfuté par le cadre scientifique, cela reste du
domaine du possible". C'est ce que souligne aussi J. Gribbin dans "In
search of the edge of time".
"Quel
que soit le type de courbure d'espace-temps, les équations d'Einstein nous
disent exactement quelle distribution de matière et d'énergie doit se
manifester. La question est alors: un tel type de distribution de matière et
d'énergie est-il possible?".
Enfin,
admettons que la possibilité du voyage dans le temps constituerait une
explication pratique aux disparitions mystérieuses qui se sont produites tout
au long de l'histoire.
Epilogue
--------
Nous sommes
arrivés au terme de notre enquète et il nous faut en tirer les conclusions.
Les grandes
menaces
-------------------
Rappelons
quelles sont les menaces majeures pour l'univers:
1. La
Collision temporelle
2. La
Collision spatiale de bébés-univers, selon la formule d'Hawking
3. Le Big
Crunch
4. La
Modification du temps combinée à une absence de démultiplication temporelle, ce
qui peut avoir comme conséquence que l'on n'a jamais existé, effacé de notre
propre histoire, à moins bien sûr d'exister dans un temps antérieur à la
modification.
[1][9]
REFUGE?
--------------
Il semble
que l'humanité n'ait pas de possibilité d'échapper au Big Crunch, et a fortiori
à la collision temporelle. On voit en effet mal l'humanité se réfugier toute
entière dans le passé, ce qui ne ferait que retarder l'échéance de la
Collision, à moins de retourner éternellement dans le passé, sans parler de la
question de savoir "où" elle irait se réfugier. Quant à transférer
toute l'humanité au-delà du point critique, cela n'a pas de sens. Le Big Crunch
et la collision temporelle se produiront inévitablement puisqu'ils sont liés à
l'univers, ils n'ont de sens que par rapport à lui. La seule solution
consisterait à quitter le mouvement inertiel de l'univers, autrement dit à
"ne plus exister"!
En tout cas,
si le voyage dans le temps est possible et si la collision temporelle doit se
produire, nous pouvons être assurés qu'elle ne provoque pas de "réaction
en chaîne" du même type que celle de l'épisode "All good things"
de Star Trek. Si c'était le cas, nous n'existerions plus, ou pas, et ces lignes
n'auraient jamais été écrites. Collision temporelle et voyage dans le temps
semblent donc s'exclure mutuellement.
Mais ce
n'est pas tout, l'ironie du sort veut que l'espoir d'une issue à la collision
temporelle à travers le voyage dans le temps peut nous... conduire à une
collision temporelle, ponctuelle certes, mais dramatique, avec le court-circuit
temporel.
La
démultiplication des branches d'univers ne constitue pas une solution à la
menace d'une collision temporelle car la collision est "absolue",
hors-branches, c'est un autre cours du temps, donc elle menace toutes les
branches d'univers à la fois.
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Dos du livre
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Voici l'étude
d'un sujet fascinant: qu'en est-il, d'un point de vue logique, de la
possibilité de voyager dans le temps?
Le voyage
dans le temps est peut-être le thème de fiction par excellence du 20è siècle.
Comme le dit Bruno Peeters dans sa préface au deuxième volume du Cycle du temps
des aventures de Bob Morane: "Thème brillant, intellectuel et complexe
certes, mais fascinant. Par lui, l'homme tente sans doute d'échapper à la
contrainte terrible qui borne et délimite sa vie: le Temps. Thème fondamental
de la science-fiction, le voyage dans le temps a fait l'objet de romans majeurs
et essentiels". On ne compte plus les oeuvres qui l'exploitent. En littérature, des romans comme "La
machine à explorer le temps" de Wells, bien sûr, "Le voyageur
imprudent" de Barjavel, "Le maître du haut château" de Dick,
"La patrouille du temps" d'Anderson, "La planète des
singes", de Boule; en nouvelles, "Un coup de tonnerre de
Bradbury", "Histoires de voyages dans le temps", en bandes
dessinées, "Le maître des montagnes", de Rosinsky et Van Hamme,
"Time is money", d'Alexis et Fred, "Le piège diabolique",
de Jacobs; au cinéma, "Les Visiteurs", "Timecop",
"L'armée des 12 singes", "Retour vers le futur"; des séries
télé comme "Au coeur du temps" et "Code quantum", et même
un épisode de la série "Les mystères de l'Ouest": "La nuit du
temps"; sans oublier les logiciels avec "Lost in time" ,
"Buried in time", "Time commando" et, last but not least,
le logiciel tiré de l'oeuvre de Jacobs: "Le piège diabolique".
[1][2] Sinon, la surimpression infinie concerne
aussi le futur puisqu'il est accompli, donc il y a une situation
"sans" voyâgeur.
[1][3] Déterminisme absolu: mon analyse est
prédéterminée, et cette observation elle-même; et le fait que je m'arrête à
cette observation, et le fait que je le fasse observer, je suis l'infini;
vertige
[1][4] On peut tout de même se poser la question
essentielle de savoir si le trou de ver dont la bouche mobile s'est fixée reste
une Boucle du Genre Temps.
[1][6] Les fractales sont des constructions
mathématiques dûes à Benoît Mandelbrot: une partie de la structure contient une
représentation de toute la structure.
[1][7] Le mathématicien Georg Cantor a démontré à la
fin du 19è siècle qu'il existait divers degrés d'infinis.
Les
nombres-univers sont des nombres constitués d'une infinité de chiffres et tels
que cette suite de chiffres couvre toutes les combinaisons possibles de chiffres.