PETIT TRAITE DU VOYAGE DANS LE TEMPS
Un petit tour
sur le réseau Internet vous convaincra immédiatement de l'actualité du
thème du voyage dans le temps. Introduisez dans un moteur de recherche les
mots-clés "temps" ou "temps et paradoxes", ou encore
"voyage dans le temps", et vous verrez apparaître les adresses de
sites plus insolites les uns que les autres. Votre moisson d'informations sera
décuplée si vous introduisez les mêmes termes en anglais, tant il est vrai que
plus de 90% des sites sont conçus dans cette langue. Vous découvrirez notamment
l'existence du "Time Travel Research Center" et du "Time Travel
Institute", dévoués à la recherche d'un moyen de voyager dans le temps.
Sur le Web, la
palme de la popularité revient sans conteste à Doctor Who, la série
anglaise mythique dont la diffusion s'est étalée sur 26 ans. La BBC a
d'ailleurs a entamé la rediffusion de cette série sans pareille.
En français,
le site le plus complet sur les thèmes du temps et du voyage dans le temps est
le site du projet CHRONOSCOPE,
l’espace « temps », à l’adresse http://www.ifrance.com/timeworld.
L'actualité du
voyage dans le temps, c'est le Vatican: le Père Ernetti, un musicologue
italien spécialisé en musique ancienne, aurait effectué des sauts dans le passé
au moyen d'une machine à voyager dans le temps fonctionnant selon un principe
holographique et électromagnétique. Ses révélations ont provoqué une affaire
d'état en Italie. Les plans secrets de sa machine seraient pieusement gardés au
Vatican.
L'actualité du
voyage dans le temps, c'est encore le mystère qui persiste autour de la célèbre
expérience Philadelphia qui a vu l'U.S.S. Eldridge, un navire de l'armée
américaine, disparaître subitement de la réalité pour réapparaître armée, NASA, CIA.
L'actualité du
voyage dans le temps, c'est aussi le Consortium.
Le Consortium
est constitué de sept chercheurs répartis sur deux continents et qui
réfléchissent à la façon de concevoir une machine à voyager dans le temps. Les
deux plus connus d'entre eux sont le physicien américain Kip Thorne et le
physicien russe Igor Novikov. Suite à la demande de l'écrivain Carl Sagan à Kip
Thorne de lui proposer un moyen scientifiquement valable de voyager dans
l'espace à travers un raccourci de l'espace-temps, Thorne et Novikov se rendent
compte que, sous certaines conditions, ce raccourci peut constituer une
"Boucle du Genre Temps", autrement dit une machine à voyager dans le
temps.
Le physicien Stephen
Hawking apporte sa touche personnelle au débat. Niant, dans un premier
temps, la possibilité de se déplacer un jour dans le temps, car nous aurions
déjà été envahi par des hordes de touristes du futur, il pense à présent que
rien n'interdit d'envisager d'utiliser les ressources offertes par les Trous
Noirs pour aller visiter des époques passées ou futures.
Hawking,
Novikov et Thorne sont tous trois des spécialistes en physique théorique. Ils
démontrent que l'intérêt pour le thème du déplacement dans le temps stimule la
recherche fondamentale, qui permet de mieux saisir la structure profonde du
réel. Leurs travaux ont pour cadre la théorie de la relativité d'Einstein. Dès
le début du siècle, devant le Paradoxe des jumeaux que le physicien Paul
Langevin avait tiré des équations de sa théorie, Einstein était pleinement
conscient des perspectives offertes par le fruit de ses cogitations.
Un mot encore
sur l'association Kronos. Fondée par le physicien Etienne Klein et
l'astrophysicien Marc Lachièze-Rey, elle regroupe des chercheurs de toutes
disciplines s'intéressant à la question du temps.
Nous verrons
qu'aucun autre terme que celui d'ACTUALITE ne peut qualifier le thème du voyage
dans le temps.
Thème de
fiction par excellence du 20è siècle, et au cœur des préoccupations de quelques
physiciens de grand renom, "le voyage dans le temps", à volonté, avec
ou sans l'aide d'une machine, mérite qu'on lui consacre un ouvrage qui fasse le
point sur la question et de sa flèche. A ce propos, on ne peut passer sous
silence les noms du chimiste et prix Nobel Ilya Prigogine et du mathématicien et
médaillé Field René Thom qui sont les deux principaux protagonistes du débat et
de la querelle concernant la question du déterminisme.
Tout le monde a vu au moins un volet de la trilogie "Retour
vers le futur", Marty et Doc Brown au volant de la désormais célèbre
DeLorean, ou un épisode de l'autre célèbre trilogie, "Les visiteurs",
avec Jacquouille et Montmirail traversant les âges pour multiplier les
situations cocasses au 20è siècle. La série télévisée "Code Quantum"
a ravi de nombreux téléspectateurs, et "Au cœur du temps" éveille la
nostalgie des grandes séries des années 60 et 70.
Personne n'a oublié les nombreux sauts dans le temps de l'Enterprise,
le célèbre vaisseau de la série Star Trek.
Il est significatif que ce soit la bande dessinée Le piège
diabolique qui ait inspiré les concepteurs d'un remarquable Cd-rom consacré à une œuvre d'E.P. Jacobs.
Et les amateurs de jeux informatiques apprécient à leur juste valeur
les logiciels "Time commando", "Buried in time", "Lost
in time", sans oublier les incursions au Moyen-âge de Hype le Playmobil.
Valérian et Laureline, les agents spatio-temporels, ont des
admirateurs partout dans le monde.
Même la marque Lego a consacré une de ses boîtes à la construction
d'une machine à explorer le temps.
Qu'y a-t-il de si fascinant dans le thème du "voyage dans le
temps"?
Il s'agit sans doute du plus beau rêve que l'on puisse imaginer:
revivre des événements heureux, corriger des erreurs du passé, découvrir l'avenir…
Plus que l'immortalité, le voyage dans le temps représente le rêve de
maîtrise absolue de la réalité. D'ailleurs, la possibilité de se déplacer à
volonté dans le temps permettrait de savoir si l'on a découvert un jour le
secret de la vie éternelle. L'inverse est vrai aussi, mais parvenir à l'époque
où l'on a découvert le moyen de se déplacer dans le temps risque de prendre un
peu plus de temps.
Si le thème du temps rassemble 500000 références à travers le monde
depuis trois millénaires, le thème du voyage dans le temps peut s'enorgueillir
d'être au cœur de 12000 œuvres depuis un siècle.
Thème philosophique, scientifique, humain, il stimule l'activité des
neurones et touche notre sensibilité, il permet même de saisir la complexité
profonde de la réalité et le caractère magique de l'univers. Alice au pays des
merveilles temporelles ou l'Odyssée d'Ulysse à travers les âges; grâce à la
machine à voyager dans le temps, nous traversons le miroir des siècles.
Tout a commencé avec l'ouvrage "La machine à explorer le
temps" de H.G. Wells, en 1895. Le roman de Wells, considéré par les
spécialistes comme un des ouvrages marquants de cette fin de millénaire, inaugure
le thème de fiction par excellence du 20è siècle. C'est la première fois qu'un auteur permet à son héros de voyager à
volonté dans le temps au moyen d'une machine.
Dans la foulée,
l'écrivain français René Barjavel synthétisera dans son roman "Le
voyageur imprudent", paru en 1944, les paradoxes liés au déplacement dans
le temps.
Et si la possibilité du "déplacement dans le temps" semble
relever d'un tour de magie, il ne faut pas oublier que le véritable tour de
magie consiste dans l'existence du temps, de l'univers lui-même. Au fond, le
plus beau des rêves, c'est la réalité elle-même, au "présent".
PROLOGUE
________
Le thème du "voyage dans le temps" est
vaste et complexe. Pour le cerner, nous allons nous mettre dans la peau d'un
enquêteur qui cherche à découvrir et à rassembler les données essentielles
concernant les notions de temps et de voyage dans le temps, et les indices qui
conduisent à la "machine à voyager dans le temps". Le temps nous
concerne tous et touche à tous les domaines du savoir: psychologie,
mathématiques, arts, physique, histoire, biologie, philosophie, littérature...
Nous devons enfiler les combinaisons de l'ingénieur, de l'artiste, du savant,
du stratège, du compositeur, de l’informaticien, de l’illusionniste, du chef
d'orchestre, du joueur d'échecs, du penseur... mais toujours avec le souci
d’aller à l'essentiel.
Deux sections: "science",
"fiction", délimitent le contenu de chaque chapitre.
Les conceptions du temps
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Avant de concentrer notre attention sur les
"moyens" de voyager dans le temps, arrêtons-nous un instant sur la
notion de temps et voyons comment l'abordent les écrivains, les hommes de
science et les philosophes qui ont réfléchi à la possibilité de voyager dans le
temps.
Le temps est considéré comme LA question philosophique par excellence:
"Suprême loi de la nature" pour Arthur Eddington, absolu pour
Isaac Newton, relatif pour Albert Einstein, indicible pour Saint-Augustin. Bien
que nous entrions dans le troisième millénaire, qu'Einstein ait bouleversé
notre représentation de la durée, que l'œuvre littéraire majeure de ce siècle
soit intitulée "A la recherche du temps perdu" et que ce même siècle
ait vu se développer avec "le voyage dans le temps" le thème de
réflexion par excellence, le "temps" n'est pas d'actualité, il
"est" l'actualité, irréductible "nouveauté", comme
l'affirme avec force Henri Bergson dans toute son oeuvre. Mais peut-être la
chose la plus intelligente écrite sur le temps l'a-t-elle été par Herbert Georges Wells dans le premier
chapitre de "La machine à explorer le temps": "Est-ce qu'un cube peut avoir une existence réelle sans durer
pendant un espace de temps quelconque? Manifestement, tout corps réel doit
s'étendre dans quatre directions. Il doit avoir Longueur, Largeur, Epaisseur
et... Durée. Mais par une infirmité naturelle de la chair, nous inclinons à
négliger ce fait. Il y a en réalité quatre dimensions: trois que nous appelons
les trois plans de l'Espace, et une quatrième: le Temps. On tend cependant à
établir une distinction factice entre les trois premières dimensions et la
dernière, parce qu'il se trouve que nous ne prenons conscience de ce qui nous
entoure que par intermittences, tandis que le temps s'écoule, du passé vers
l'avenir, depuis le commencement jusqu'à la fin de notre vie".
Ces lignes extraordinaires ont été écrites en
1895 , soit dix ans avant l'élaboration par Einstein de sa théorie de la
Relativité Restreinte et plus de dix ans avant l'élaboration par le
mathématicien Minkowski, de sa métrique de l'espace-temps, qui constitue la
véritable formalisation des idées d'Einstein.
La tentation est grande d'imaginer Wells
effectuant un saut dans le futur de quelques années pour en rapporter des
enseignements de la théorie d'Einstein. Ces lignes constituent peut-être la
réflexion la plus profonde qui ait jamais été formulée sur le temps. S'il avait
été aussi loin dans ses réflexions sur la nature du temps, sans doute Einstein
aurait-il accepté l'enseignement de ses équations qui lui révélaient que
l'univers est en expansion. Au fond, Wells avait déjà tiré tous les
enseignements philosophiques d'une théorie qui ne sera développée que dix ans
plus tard. Vous avez dit "paradoxe"?
L'enseignement essentiel que Wells a tiré de son
observation du réel, c'est que ce réel est en perpétuel mouvement, il
"est" mouvement, "temps" étant le terme qui traduit le plus
simplement cette réalité: sans mouvement, extensif ou intensif, sans temps, pas
de réel.
L'écrivain argentin J.L. Borges a donné une belle
formulation du temps comme mouvement: "Le temps est le problème
fondamental de l'existence... Le temps est succession... Exister, c'est être le
temps, et nous-mêmes, nous sommes le temps... Je veux dire qu'il est impossible
de le mettre entre parenthèses... Notre conscience passe continuellement d'un
état à un autre, et c'est cela, le temps, la succession".
Henri Vernes, le père de Bob Morane, consacre un
chapitre du "cycle du temps" à un exposé du professeur Hunter sur la
notion de temps. Visiblement, Vernes s'inspire de "La machine à explorer
le temps" de Wells, puisqu'il reprend le fameux exemple du cube de
l'auteur anglais: "Imaginons en effet un cube qui possèderait longueur,
largeur et épaisseur, mais non la durée. Ce serait en quelque sorte, un cube instantané
qui n'aurait ni passé, ni avenir. Malgré sa longueur, sa largeur et son
épaisseur, il n'existerait pas dans le temps. C'est-à-dire qu'il n'existerait
pas tout court. Donc, pour qu'un objet existe, il lui faut en réalité quatre
dimensions. Les trois premières, longueur, largeur et épaisseur, que nous
appellerons dimensions de l'espace, et la quatrième, qui est le Temps
lui-même". Même si cela a le goût du plagiat, il faut savoir gré à Vernes
d'avoir rappelé ces observations pénétrantes de Wells.
Pour sa part, René Barjavel, auteur du
"Voyageur imprudent", s'est abreuvé de lectures scientifiques sur les
développements de la physique quantique, et en a saisi l'essentiel. Le clou du
récit de Barjavel, c'est la tentative d'assassinat de Napoléon par
Saint-Menoux. Saint-Menoux vit au 20è siècle et décide effectivement d'aller
régler son compte au bourreau de l'Europe du début du 19è siècle. Mais au
moment où Saint-Menoux tire sur le "petit" grand homme, un soldat
passe dans son champ de tir et prend la balle de plein fouet. Ce ne serait pas
encore trop grave pour notre héros maladroit s'il ne s'avérait que le soldat en
question est son ancêtre. Le corps de Saint-Menoux commence alors à osciller
entre l'être et le non-être au cours de l'agonie de son aïeul. Pendant ce
temps, un siècle plus tard, le souvenir de Saint-Menoux s'efface peu à peu de
la mémoire de sa fiancée Annette. Saint-Menoux n'a jamais existé! L'histoire
est finie.
Mais quinze ans après la première parution de son
livre, Barjavel nous offre un post-scriptum saisissant de profondeur et de
réalisme dans lequel il propose une autre issue, ou plutôt une non-issue, à son
récit:
Il a tué son ancêtre?
Donc il n'existe pas.
Donc il n'a pas tué son ancêtre.
Donc il existe.
Donc il a tué son ancêtre.
Donc il n'existe pas...
Saint-Menoux
recule dans le temps et tue son ancêtre avant qu'il n'ait eu des
enfants. Par conséquent, les parents de Saint-Menoux n'ont pu se rencontrer et
Saint-Menoux n'est pas né. Mais alors, Saint-Menoux ne peut remonter dans le
temps; il ne tue donc pas son aïeul, son aïeul a des enfants, l'un de ces
enfants deviendra le parent de Saint-Menoux et Saint-Menoux pourra remonter
dans le temps tuer son aïeul.
Paradoxe vertigineux mais qui s'explique par
l'hypothèse même de la possibilité d'un déplacement dans le temps, comme nous
le verrons dans la dernière section de cet essai.
Or le même paradoxe surgit à propos de
l'existence de l'univers. En effet, deux explications possibles à l'existence
de l'univers: ou bien il existe depuis toujours, ou bien il provient du néant
absolu, deux explications aussi absurdes l'une que l'autre; mais l'univers
existe réellement. Alors, ou bien l'on devient fou, ou bien l'univers n'existe
pas. Ce qui nous pousse à dire que les paradoxes développés dans cet essai ne
sont pas un simple jeu de l'esprit, mais le reflet fidèle de la réalité.
Barjavel en profite pour détourner la célèbre
citation de Shakespeare "To be or not to be, that is the question",
en "To be and not to be, that is the answer, perhaps", et résumer
notre vision actuelle de l'univers: "Aucune métaphore ne peut nous aider.
Sa qualité d'être nous est inconnaissable. Seuls pourraient peut-être s'en
faire une très vague idée les physiciens de notre temps, spécialistes des
particules constituantes de l'atome. Car tout ce qu'ils savent de ces
particules, tout ce que leur a appris d'elles l'irréfutable logique
mathématique, c'est qu'à chaque instant elles ne sont ni quelque part ni
ailleurs - ni ici, ni là, ni autre part - ni nulle part ni partout... Et
pourtant ce sont ces particules improbables tournant autour du néant qui
constituent le papier de ce livre et votre main qui le tient et votre oeil qui
le regarde et votre cerveau qui s'inquiète... Inquiétantes, effrayantes,
vagabondes particules de votre corps... Elles ne sont jamais à leur place et
pourtant jamais ailleurs. Il n'y a rien entre elles, et là où elles sont, il
n'y a rien. Alors, vous qu'êtes-vous? Etre et ne pas être, voilà la question. A
moins que ce ne soit une réponse...". Barjavel traduit à sa façon les paradoxes de l'impossibilité du
mouvement de Zénon, ou le paradoxe d'Epiménide le crétois affirmant que
"tous les crétois sont des menteurs".
La conception du temps de Barjavel diffère
totalement de celle de Wells. Alors que Wells a insisté sur le fait que l'Etre
EST temps, Barjavel défend l'idée d'une distinction possible entre l'être et le
temps; il pourrait exister des choses hors du temps: "Ces coffres que vous
avez vus sont enduits intérieurement d'une peinture à base de noëlite 3. Cette
peinture soustrait à l'action du temps ce qui se trouve à l'intérieur du
coffre. La lampe verte annule l'action de la noëlite. J'introduis dans le
coffre un poulet vivant. J'éteins la lampe. Le poulet cesse de devenir. Le
présent, qui n'existait pas pour lui, sera désormais l'unique forme de son
temps. Il ne bouge plus, car mouvement suppose vitesse, départ et arrivée,
déplacement du temps. Son sang s'arrête. Ses sensations ne courent plus le long
de ses filets nerveux. Il reste figé dans le présent. Il peut demeurer ainsi mille
ans, sans vieillir, sans sentir. Dès que se rallume la lampe verte, il
recommence à exister. Une allumette enflammée peut rester dans mon coffre une
éternité sans s'éteindre ni se consumer". On pense à la métaphore du monde
telle une flamme d'allumette que l'on doit au philosophe français René
Descartes.
Barjavel poussera cette idée à son comble dans la
description d'une pluie de noëlite qui tombe sur une ville. Les objets ou
organes touchés par la substance sont figés, littéralement hors du temps. C'est
un "moment" de terreur pour les habitants: "Toute la ville
hurle. Tous les êtres vivants, atteints par-ci par-là, continuent à devenir,
avec la partie de leur corps qui n'a pas été touchée, tandis qu'une autre
partie s'immobilise dans le temps".
Bien sûr, il s'agit d'un récit de fiction, mais
il est révélatrice d'une conception très courante de la réalité, ainsi que
l'atteste l'essai du professeur Jean Bernard: "Le jour où le temps s'est
arrêté", dans lequel le savant
envisage la possibilité et décrit un univers où le temps se serait
arrêté. On peut noter une contradiction entre la description de la pluie de
noëlite et la philosophie du post-scriptum.
En émettant l'hypothèse que l'on puisse
s'extraire du temps et continuer à percevoir le monde, Barjavel illustre
parfaitement les conséquences du raisonnement d'Edwin Abbott Abbott dans
"Flatland", ce récit de la perception du réel par un être en deux
dimensions, qui laisse entendre qu'une réalité, en l'occurrence une réalité en
deux dimensions, pourrait exister hors du temps, puisque nous avons vu que le
temps est l'expression d'une réalité en trois dimensions spatiales.
Il est intéressant de se reporter ici à l'article
Dimension de d'Alembert paru dans l'Encyclopédie, soit un siècle
avant la parution des récits d'Abbott Abbott et de Wells, et un siècle et demi
avant celui de Barjavel: "J'ai dit qu'il n'est pas possible de concevoir
plus de trois dimensions. Un homme d'esprit de ma connaissance croit qu'on
pourrait cependant regarder la durée comme une quatrième dimension et que le
produit du temps par la solidité serait en quelque manière un produit de quatre
dimensions. Cette idée peut être contestée, mais elle a, il me semble, quelque
mérite, quand ce ne serait que celui de la nouveauté". Une idée alors
révolutionnaire mais très troublante, même si elle repose sur une conception du
temps et de la réalité qui est complètement dépassée par les derniers
développements de la physique, et en particulier de la physique quantique, et
par les nouveaux raisonnements logiques qui montrent que le temps est
"constitutif" du réel, et non pas une dimension indépendante qui
viendrait s'ajouter aux trois dimensions de l'espace.
Gregory Benford, lui-même physicien de formation,
résume parfaitement dans "Un paysage du temps", la position de la
majorité des physiciens actuels à propos du temps, position que combat le
chimiste et prix Nobel belge Ilya Prigogine. Benford estime que notre
perception de l'écoulement du temps n'est qu'une illusion car les équations de
la physique sont toutes temporellement symétriques. C'est ce qu'exprimera
Einstein lui-même en disant: "Pour nous, physiciens convaincus, la
différence entre passé, présent et futur n'est qu'une illusion, même si elle
est tenace".
De plus, il n'y a aucun moyen de mesurer la
vitesse de passage du temps, faute de pouvoir concevoir un système de
coordonnées qui le permette. "Donc il ne s'écoule pas. Pour ce qui
concerne cet univers, le Temps est figé", dit Benford.
C'est une traduction moderne du paradoxe du
mouvement développé par Zénon d'Elée. Un des arguments de Zénon consistait à
dire qu'avant d'atteindre son objectif, un projectile doit parcourir la moitié
de la distance complète, et avant cela, la moitié de la moitié, et avant cela,
la moitié de la moitié de la moitié de la distance, et ainsi de suite dans une
régression à l'infini; autrement dit, le mouvement est impossible!
Pourtant ,
c'est bien la "logique" elle-même qui nous prouve qu'une chose ne
peut différer d'elle-même et être en mouvement que dans le temps. Kant déjà
avait observé que le temps est le seul moyen pour une même chose d'avoir des
attributs contradictoires. Ce que le physicien John Wheeler exprimera joliment:
"Le temps est le moyen qu'a trouvé la nature pour que tout ne se produise
pas en même temps". Enfin, par sa remarque, le personnage Markham, dans le
roman de Benford, reconnaît que le temps s'écoule, puisqu'il parle d'une
vitesse du temps, comme le mathématicien Henri Poincaré le reconnaissait
implicitement au début du siècle en posant la question de savoir comment nous
pourrions mesurer un "écoulement deux fois plus rapide du temps".
Markham dit encore: "On peut changer le
passé, mais seulement si l'on n'essaie pas de susciter un paradoxe. Si l'on
essaie, l'expérience reste suspendue dans cette phase intermédiaire".
Cette opposition entre deux conceptions du temps
se retrouve dans les œuvres de deux philosophes majeurs du 20è siècle: Martin
Heidegger et Henri Bergson.
Pour Heidegger, du moins dans son ouvrage le plus
connu, précisément intitulé "Etre et temps",…
Par contre, pour Bergson, l'Etre EST temps,
durée: "Le temps est pure nouveauté ou il n'est rien".
On aura compris que la thèse centrale de cette
section, c'est que, non seulement le mouvement est possible, pour contredire
Zénon d'Elée, mais qu'il est "indispensable" à l'être. Le temps, le
mouvement est même ce qui donne l'illusion de l'être immuable.
Les caractéristiques du voyage dans le temps
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"Tant qu'à faire qu'à voyager dans le temps, autant que le temps
soit beau" (Raymond Devos)
Abordons maintenant la matière principale de cet essai: le "voyage
dans le temps"!
Et tant qu'à faire qu'à voyager dans le temps, autant répondre aux
questions cruciales suivantes: où, quand, combien de temps, comment, pourquoi
voyager dans le temps. On se rendra compte que ni les savants, ni les
philosophes, ni les artistes ne répondent à "toutes" ces questions;
chacun se contente d'apporter un élément de réponse, bien souvent évasif. A
nous de faire le tour du problème.
Citation Wells
Toutes les questions
Où, quand, combien de temps, comment, pourquoi
Où
--
"Nous essayons de concentrer des salves de
tachyons en visant de telle façon que..."
"Un instant. Il s'agit de viser quoi,
au juste? Et où donc se trouve 1963?" ("Un paysage du
temps", G.Benford)
Dans un souci de pragmatisme, Il s'agit de localiser l'époque à
laquelle on veut se rendre avant de savoir comment s'y rendre.
Où aboutit-on lorsque l'on voyage dans le temps,
lorsque l'on change d'époque? Libéré du temps, ne se retrouve-t-on pas
prisonnier de l'espace? Où se trouvent les différentes époques? Où
persistent-elles? Comment peuvent-elles durer sans être en mouvement? Peut-il
exister une tension, celle qui anime chaque forme d'être à chaque instant, qui
ne soit pas prise dans le flux du temps?
Ecoutons le témoignage du Wells d'Alexander:
"Ce que j'ai découvert, c'est que passé et avenir existent tous deux en
permanence dans notre univers, mais que notre conscience ne perçoit que le
"maintenant" - peut-être parce qu'elle est conditionnée par
l'impérieux besoin d'ordre de la nature. Les sphères - ou plans - temporels
sont adjacents à celui dans lequel nous nous trouvons et fonctionnent
selon les lois de Gauss. Autrement dit, notre dimension temporelle est tout
simplement un champ magnétique. Un tourbillon, si vous préférez. Mon idée a été
de construire une machine capable de juxtaposer les champs d'énergie, créant
une friction. Il en résulte un crescendo de réactions en chaîne qui hissent la
machine, ou, littéralement, la font tourner sur elle-même de plus en plus vite,
l'arrachant à une sphère temporelle pour la faire passer dans une autre.
L'accélération maintient la machine et son occupant au-dessus de toutes les
sphères temporelles, à l'état de vapeur. On peut ainsi gagner à volonté
le passé ou l'avenir".
"Quand la rotation se fait vers l'ouest, on
gagne des hiers. Quand elle se fait vers l'est, des lendemains".
"De petits hublots étaient encastrés tout
autour pour permettre au voyageur de distinguer les événements historiques au
beau milieu desquels il risquait d'atterrir. Mais, bien sûr, au rythme de deux
années par minute, qui était sa vitesse de croisière, le "paysage"
qu'apercevait le voyageur ne devait être qu'un vague brouillard de particules
colorées...".
Siège et commandes gyroscopiques. Le voyage est
invisible.
Lorsqu'ils font un bond de quelques jours dans le
futur, Wells et Amy découvrent dans un journal qu'Amy sera assassinée par
Stephenson.
"Amy, tu ne vas pas mourir. Le libre arbitre
existe. Et j'ai déjà modifié l'avenir une fois en venant ici à bord de ma
machine et en te rencontrant". Malgré cette belle promesse, Wells ne
modifiera pas le cours des événements, et si Amy survit, c'est parce que
Stephenson a en réalité tué une amie d'Amy venue lui rendre visite, et si bien
charcutée par son bourreau chirurgien qu'elle était méconnaissable au point
d'être confondue avec Amy. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir développé des
arguments puissants: "L'ensemble de sa méthode reposait sur une conception
fondamentale de la quatrième dimension comme une juxtaposition géométrique des
différentes sphères temporelles. Le temps était permanent, dans l'univers; les
événements ne cessaient de se reproduire encore et toujours, tout comme les
atomes et les électrons ne cessaient jamais leur danse tourbillonnante. (S'il
en allait autrement, si les événements avaient été temporaires -et non
temporels - le voyage à travers le temps, vers l'avenir ou le passé, eût été
absurde puisque le temps n'existant pas, on aurait voyagé dans rien.) Puisque
le temps et les événements étaient permanents, comme les causes et les effets,
Amy et lui étaient déjà morts, quelque part dans l'univers. Ce qu'ils avaient
découvert dans l'avenir n'était qu'un vieil événement qui s'était déjà produit
une infinité de fois... En empêchant Stephenson de commettre un meurtre, ils
allaient jeter un caillou dans cette mythique mer de la tranquillité. Les ondes
de surface parcourraient l'univers entier, modifiant tout sur leur chemin.
Quand elles atteindraient aux rives de l'éternité, ces mêmes ondes seraient
devenues un raz de marée qui emporterait à tout jamais les murailles de la
prédestination. L'homme régnerait en maître suprême".
L'auteur américain Karl Alexander a écrit un
récit qui se veut la suite de l'ouvrage de Wells. Il s'agit du roman
"C'était demain", paru en 1979. C'est un récit très intéressant par
bien des aspects. D'abord, il a le mérite d'exploiter la potentialité laissée
par Wells en ne nommant pas son héros et en laissant entendre qu'il pourrait
s'agir de lui-même: Wells est le héros du récit d'Alexander. L'autre grande
idée est d'avoir organisé une poursuite à travers le temps entre Wells et le
célèbre Jack l'Eventreur. Idée géniale car ce sinistre individu n'a jamais été
identifié et bénéficie donc d'une aura de mystère qui profite au récit
d'Alexander.
Mais ce qui nous plait le plus dans ce roman,
c'est l'humour qui s'en dégage, les quiproquos et les malentendus qui naissent
des anachronismes. Le fait est assez rare dans ce type de récits pour mériter
d'être souligné. Ainsi la jeune femme que séduit Wells en 1979 va de surprise
en surprise, ne sachant trop si son amant est réellement naïf ou il s'il joue
les innocents pour la charmer. Lorsque des vaisseaux spatiaux apparaissent sur
l'écran de cinéma où l'a entraîné Amy et où l'on joue "La guerre des
mondes", Wells se cache derrière le siège de son voisin d'en face, ce
qu'Amy considère comme une attitude puérile. Wells est bien sûr émerveillé par
des objets comme le téléphone, le réfrigérateur... Mais le clou du récit réside
dans la découverte d'un monde sexuellement libéré, ce qui d'abord désarçonne le
pourtant très progressiste inventeur. Mais il goûtera vite aux délices des
amours modernes.
Alice
Lorsque Wells veut prouver à Amy que sa machine
fonctionne: "Bon Dieu, soupira-t-elle, j'ai bien cru un instant que
j'allais être la première vraie Alice au Pays des Merveilles".
Enfin, l'auteur développe toute une série
d'indications techniques très intéressantes sur le déplacement dans le temps et
sur ses conséquences. Nous y reviendrons dans la dernière section de cet essai.
Notons que la conception d'un temps immobile
d'Alexander, sphères fixes, s'oppose à celle de son modèle, H.G. Wells, pour
qui le temps est mouvement. Mais il est vrai qu'H.G. Wells lui-même se
contredit puisque la possibilité du voyage dans le temps est incompatible avec
la définition du temps comme mouvement. Au fond, H.G. Wells a eu deux coups de
génie contradictoires qui sont peut-être le meilleur reflet de la nature du
temps qui les a engendrés.
Dans "Timemaster", un film de… une fois
franchie la porte temporelle, Jesse, le jeune héros, flotte au milieu de bulles
gigantesques qui contiennent et représentent chacune un événement de l'histoire
de l'humanité, et même de la préhistoire puisqu'il croise un tyrannosaure.
C'est le grand mérite de ce film de donner sa réponse à la question: Où se
trouvent donc les différents instants du temps passé et futur. Mais comme le
fait remarquer le mentor de Jesse, "voyager d'une faille temporelle à
l'autre, c'est voyager dans un labyrinthe. On ne va pas toujours où on
veut".
"En modifiant un petit événement, on change
tout le sens de l'histoire".
Avec Jacques Van Herp, on peut se demander si le
voyage dans le temps ne risque pas de déboucher sur le vide à cause du
mouvement des astres.
Le mathématicien Rudy Rucker envisage le cas de
figure inverse: "D'une manière ou d'une autre, le voyage dans le temps
doit se faire en se déplaçant en dehors de l'espace-temps, dans une dimension
supérieure, et mieux vaut le faire en mouvement, en se déplaçant légèrement
avant et après le saut, pour éviter de "sauter dans un endroit occupé par
notre propre passé", ce qui "pourrait bien provoquer une explosion
assez déplaisante ".
Science fiction
Quand
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"Envoyez-moi n'importe où"
"L'expression correcte est n'importe
quand...". ("Les déserteurs temporels", R.Silverberg)
Si le voyage dans le temps prend un temps
différent pour chaque époque différente, ces époques peuvent toutes se trouver
au même endroit à des moments différents.
Si la distance temporelle entre les époques
correspond à celle du calendrier, le voyageur du temps doit subir la
cryogénisation pour voyâger au-delà de son temps d'existence; mais au bout du
compte, c'est comme si le voyâge était instantané, puisque le voyâgeur peut
revenir exactement au moment de son départ.
Si le voyâge prend le même temps pour chaque
époque, les époques se trouvent toutes en même temps, simultanées,
contemporaines dans un hyperespace, un méta-univers. Mais cela signifie que
nous sommes nous-mêmes dans l'hyperespace, que notre univers est dans un
hyperespace plus vaste.
Si le voyâgeur y a accès, c'est qu'il existe une
liaison entre son époque et toutes les autres.
Le point de vue de l'hyperespace, c'est celui de
l'Eternité chez Asimov.
Mais cela ne nous donne pas un point de REPERE
précis qui nous permette de nous orienter. En admettant que nous disposions du
MOYEN d'accéder à une époque du passé ou du futur, un trou de ver ou une
technique de dématérialisation, il nous faut encore définir l'IDENTITE des
différents instants.
Comment voyager dans le temps?
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Science
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De manière assez étrange, les hommes de science
semblent savoir "comment" se rendre à une destination qu'il n'ont pas
déterminée. Alors qu'ils ne savent pas précisément "où" et
"quand" se situent les époques du passé et du futur à investir, ils
décrivent des moyens sophistiqués pour y parvenir.
Hyperespace, raccourcis de
l'espace-temps, trous de ver, trous
---------------- noirs, fontaines
blanches ------------------
--------------------------
La plupart des tentatives d'élaboration de
"réels" moyens de voyager dans le temps reposent sur la théorie de la
relativité d'Einstein. Mais elles s'appuient aussi et surtout sur la
"représentation graphique", géométrique, des équations du grand
savant allemand naturalisé suisse, à savoir la géométrie de l'espace-temps de
Minkowski. Ces diagrammes permettent de se représenter aisément en quoi
consisterait un déplacement dans le temps. C'est parce qu'auparavant, ils ont
permis de se représenter clairement en quoi consiste un déplacement dans
l'espace et l'hyperespace.
L'hyperespace est un univers à quatre dimensions
spatiales et une dimension temporelle, soit une dimension spatiale de plus que
notre espace-temps quadridimensionnel.
C'est dans cet hyperespace, soit un espace-temps
à cinq dimensions, que peut s'effectuer le fameux retournement complet d'une
sphère.
Minkowski
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Les travaux d'Hermann Minkowski constituent donc une
étape importante dans notre recherche. Ce grand mathématicien fut le professeur
d'Einstein. Le manque d'enthousiasme de son élève l'irritait tant qu'il
surnomma Einstein "le chien paresseux". L'ironie veut que ce soit en
grande partie à ce "chien paresseux" que Minkowski doit sa renommée
universelle.
Minkowski a apporté une représentation
géométrique aux équations d'Einstein. C'est lui qui a développé la notion
d'espace-temps et la géométrie de l'espace-temps qui la décrit - on parle
d'ailleurs de géométrie de l'espace-temps de Minkowski -, montrant que temps et
espace formaient un "continuum" et étaient par conséquent
indissociables. Tout événement doit être situé par trois coordonnées d'espace
et une coordonnée de temps. De cette façon, on visualise clairement les
conséquences du caractère absolu de la vitesse de la lumière. Il faut se
rappeler que si Einstein a rendu relatives les notions de temps et d'espace,
c'est parce que s'était révélé un nouvel absolu: la vitesse de la lumière. En
effet, à la fin du 19è siècle, les expérimentateurs Michelson et Morley avaient
observé que la vitesse de la lumière était identique quel que soit la vitesse
du référentiel dans lequel on la mesure. Einstein tirera toutes les
conséquences de cette observation en établissant que rien ne peut dépasser la
vitesse de la lumière. Les graphes de Minkowski représentent l'espace parcouru
par la lumière à chaque instant "t" arbitrairement petit. Comme on
peut le voir sur la figure 1 du cahier central, la distance que peut parcourir
la lumière au bout de quelques secondes forme un entonnoir ouvert vers le haut
pour le futur et vers le bas pour le passé. C'est très simple à comprendre. En
3", la lumière a pu parcourir 900000km vers la gauche et 900000km vers la
droite - en trois dimensions, ce sera en plus vers l'avant et l'arrière et vers
le haut et le bas. Plus le temps passe, plus grande est la distance qu'elle
parcourt ou qu'elle peut parcourir. Donc l'entonnoir s'élargit de plus en plus
avec le temps.
Dans le passé, il y a 3", la lumière pouvait
avoir parcouru 900000km dans chacune des directions. Mais il y a 2", elle
ne pouvait avoir parcouru que 600000km dans chacune des directions, et il y a
1", 300000km. Plus on se rapproche de l'instant présent, moins la lumière a
pu parcourir d'espace, donc plus l'entonnoir se rétrécit. Mais si on recule
plus loin dans le passé, plus elle peut avoir parcouru d'espace et plus
l'entonnoir s'élargit.
Un objet ne pouvant se déplacer plus vite que la
lumière, il ne pourra évoluer que dans les limites de l'entonnoir. Ce qui est
en dehors de l'entonnoir lui est inaccessible. La ligne qui représente le
parcours d'un objet est appelée ligne d'univers. Et c'est une ligne d'univers
du genre temps. Pourquoi? Parce que le temps s'écoule toujours pour un tel
objet. Lorsque sa vitesse augmente, son temps propre se ralentit. Lorsqu'il
voyage à la vitesse de la lumière, son temps propre s'arrête et sa ligne
d'univers est alors une ligne du genre lumière. La ligne d'univers d'une
particule qui voyagerait plus vite que la lumière serait une ligne d'univers du
genre espace. Nous verrons que des physiciens ont émis l'hypothèse de la
possibilité d'existence de telles particules, qu'ils ont appelées
"tachyons", même si les équations d'Einstein interdisent leur existence.
L'entonnoir, ou "cône de lumière",
représente toute la surface ou l'espace parcourable par un objet ou une
personne. Bien entendu, un objet ne se trouve qu'à un endroit à la fois à
chaque instant. Son parcours dans le temps est donc représenté par une ligne
plus ou moins droite - ou courbée, c'est selon - selon sa vitesse de
déplacement.
Il faut bien se rendre compte que toute forme
d'être matérielle voyageant à une vitesse très petite par rapport à celle de la
lumière, toutes ces entités font partie du même cône de lumière.
L'univers en rotation de Kurt Gödel
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Kurt Gödel est un mathématicien et un logicien
contemporain d'Einstein, avec lequel il a d'ailleurs collaboré. Il est célèbre
pour avoir démontré que tout système formel contenait des propositions
indémontrables par le système en question.
Par ailleurs, intrigué par la théorie d'Einstein,
Gödel a constaté que si l'univers est en rotation, mais pas en expansion, les
cônes de lumière peuvent être inclinés de telle façon que l'on puisse voyager
de cône en cône tout autour de l'univers, jusqu'à l'événement de départ.
Autrement dit, on peut revenir au même endroit et au même moment d'où l'on est
parti, et ceci sans jamais voyager plus vite que la lumière.
L'intéressante idée de départ de Gödel, c'est que
la tendance naturelle de la force de gravitation à rassembler la matière et à
la faire se détruire, pourrait être compensée par une force centrifuge
provoquée par la rotation de l'univers dans son ensemble. Autrement dit, la
force d'attraction gravitationnelle serait compensée par une force de répulsion
centrifuge.
Tout comme chaque observateur de l'expansion de
l'univers croit être au centre d'expansion de l'univers, il croit être au
centre de "rotation" de l'univers.
Selon Gödel, l'espace-temps est entraîné dans la
rotation de l'univers.
Prenons trois points dans l'espace de façon que
les cônes de lumière qui y sont associés soient assez éloignés l'un de l'autre
pour que, pendant un certain laps de temps, les trois points ne puissent rien
savoir les uns des autres et a fortiori pour n'exercer aucune influence l'un
sur l'autre, car l'information qu'ils se communiqueraient devrait alors
traverser la partie espace et donc voyager plus vite que la lumière. Bien sûr,
à un certain moment du futur, chacun des points recevra des informations de
chacun des deux autres car des parties de leurs cônes se recouvriront; mais
cela n'autorisera en aucune façon une quelconque influence en retour sur le
passé, qui sera révolu.
Mais s'il existe une rotation assez rapide de
l'univers, les cônes peuvent être si inclinés qu'ils en viennent à se
chevaucher, et un point A peut aller en B ou en C sans quitter son futur,
c'est-à-dire en gardant une ligne d'univers du genre temps, - autrement dit
encore, sans que sa ligne du genre temps ne devienne une ligne du genre espace
- soit sans devoir aller plus vite que la lumière. Si on conçoit que des cônes
se succèdent tout autour de l'univers, on peut imaginer que le voyageur A
reviendra à l'endroit et à l'instant de son départ après avoir fait un tour
d'univers qui aura peut-être pris des millénaires d'après les horloges
emportées dans le vaisseau spatial. Aujourd'hui, ce n'est pas des millénaires
mais environ cent billions d'années que prendrait un tel voyage.
Malheureusement, tout porte à croire que l'univers dans son ensemble n'est pas
en rotation. L'hypothèse de Gödel en reste au stade de la belle construction
théorique.
Le cylindre en rotation de Franck Tipler
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En 1937, le physicien W.T.V. Stockum propose une
solution au problème du déplacement dans le temps dans laquelle un cylindre
infiniment long en rotation rapide fonctionne comme une machine à remonter le temps.
Mais même s'il semble que rien n'est infiniment long dans la nature - quoique
Gott en 1991 émet l'hypothèse de cordes infiniment longues -, on n'a pas prouvé
qu'un cylindre de dimension finie ne pourrait pas faire l'affaire.
De fait, en 1973, le physicien américain Frank
Tipler proposa, dans son article "Cylindres en rotation et possibilité
d'une violation globale de la
causalité", une théorie qui n'exigeait plus la rotation de tout
l'univers ni un cylindre infiniment long pour pouvoir créer une machine à se
déplacer dans le temps. Le travail de Tipler présente le grand mérite de
pouvoir servir de base sérieuse à toute réflexion future sur la possibilité de
voyager dans le temps. Tipler balise en trois étapes la route qui mène à
l'expression mathématique de la "machine à voyager dans le temps".
D'abord, il se demande si les équations
autorisent, en théorie, des voyages dans l'espace-temps, dans lesquels le
voyageur retourne à son point de départ à la fois dans l'espace et dans le
temps, une partie du voyage ayant été effectuée en arrière dans le temps. La
réponse est oui, comme l'a prouvé par ailleurs Gödel, et comme le prouveront
d'autres physiciens comme Brandon Carter et Kip Thorne.
Ensuite, Tipler se demande si les conditions sous
lesquelles on voyage dans une boucle du genre temps peuvent apparaître de
manière naturelle dans l'univers. La réponse est encore oui.
Enfin, Tipler se demande si de telles conditions
peuvent être réalisées "artificiellement"; à savoir s'il est possible
de "construire" une machine à voyager dans le temps. La réponse est
toujours oui.
Venons-en au développement des arguments de
Tipler. Les points importants de sa théorie sont la rotation du cylindre et le
fait que cette rotation soit à l'origine d'une singularité nue. De quoi
s'agit-il? La rotation du cylindre est directement compréhensible. Par contre,
la notion de "singularité nue" nécessite quelques explications. Une
singularité est le point vers lequel converge tout ce qui tombe dans un Trou
Noir. Aucune forme d'être ne peut résister aux forces qui sont en jeu dans la
singularité. Le seul espoir de pouvoir exploiter un Trou Noir pour voyager dans
le temps, c'est d'en trouver ou d'en fabriquer un dont la singularité est nue,
c'est-à-dire sur laquelle la matière ne s'effondrera pas.
On peut rencontrer de telles possibilités dans la
nature, soit à travers l'explosion d'un trou noir, soit quand un agrégat de
matière non-sphérique s'effondre sur lui-même sous l'effet de la gravitation.
Lorsqu'une singularité nue massive et en rotation
rapide est prise dans un champ gravitationnel intense, les cônes de lumière qui
en sont proches sont fort inclinés. Un observateur pris dans ce champ ne verra
pas de modification des lois de la physique, mais un observateur éloigné oui.
Lorsqu'il est incliné à plus de 45°, une partie du futur du cône se trouve dans
le passé. On peut s'en rendre compte sur la figure... du cahier central. Pour un observateur extérieur, le voyageur
du temps, qui peut évoluer n'importe où dans la partie "futur" de son
cône, se trouve partout à la fois autour de l'orbite de la singularité nue. Le
voyâgeur peut aussi descendre de plus en plus bas en spirale, dans le passé, en
repassant toujours au même endroit, le long de l'axe du temps. Tout cela est
bien beau, mais en réalité, on ne fait ici qu'analyser un graphe, donc les
équations, dans lesquels est pris en compte "-t", donnant
l'impression que le passé existe en même temps que le présent. Or, dans la
réalité, le passé n'existe pas.
Mais en dehors du fait de savoir si la machine du
temps existe à l'état naturel ou si elle peut être réalisée de manière
artificielle, il faut bien se rendre compte qu'on ne peut remonter indéfiniment
dans le passé dans ce type de machine. Seulement dans un passé qui correspond
au moment de création de la machine. Par contre, tout le futur est ouvert à
l'exploration, ce qui n'est déjà pas si mal et crée la situation surprenante
que le futur semble être plus accessible que le passé. Pour remonter loin dans
le passé, il faudrait découvrir une machine à "voyager" naturelle qui
existait déjà, par exemple, au temps du Christ, des pyramides ou des
dinosaures, ou même aux premiers temps de l'univers, ce que croient possible
certains spécialistes de la physique quantique.
Les optimistes disent que si on n'a pas encore
reçu la visite de voyageurs du temps, c'est parce qu'on n'a pas encore
découvert de machine naturelle ou artificielle - artificielle, ça on le sait -,
et non pas parce que le voyage dans le temps est impossible - contrairement à
ce que pensait Stephen Hawking dans un premier temps.
Donc, ce dont nous avons besoin, c'est d'un
cylindre massif et compact en rotation rapide. C'est la condition indispensable
pour créer une singularité nue, c'est-à-dire sur laquelle ne s'effondre pas la
matière qu'elle attire. Il faut que le cylindre ait 100km de long et entre 10
et 20 km de diamètre, avec une masse au moins équivalente à celle du soleil,
avec une densité d'une étoile à neutrons, et il faut que ce cylindre tourne sur
lui-même deux fois chaque milliseconde, soit seulement trois fois plus vite que
le pulsar milliseconde, c'est-à-dire à la moitié de la vitesse de la lumière.
Le pulsar, ou étoile à neutrons, est l'objet le plus dense, le plus massif, le
plus compact connu. Certains tournent très rapidement.
Il existe ainsi des pulsars
"milliseconde" - en fait, ils effectuent un tour toutes les 1,5
milliseconde. Mais la machine à voyager
dans le temps n'est pas encore complète. Il reste encore à joindre plusieurs
étoiles à neutrons pôle à pôle pour obtenir la machine de Tipler. Mais les
difficultés qu'implique une telle réalisation sont innombrables, peut-être
insurmontables en pratique: il faut trouver dix étoiles à neutrons; la force
centrifuge développée serait si forte qu'elle disloquerait le cylindre dans sa
largeur, tandis qu'il tendrait à s'effondrer sur lui-même dans sa longueur.
Enfin, le champ gravitationnel de plusieurs étoiles serait si fort qu'elles
s'effondreraient en un trou noir, à moins qu'un champ d'énergie plus fort que
tout ce qui est connu actuellement ne maintienne les cylindres rigides. Les
cordes cosmiques sembleraient tenir la corde pour maintenir les cylindres
rigides et arrêter leur effondrement, et constitueraient la matière idéale pour
garder ouverte assez longtemps l'entrée d'un trou de ver.
Arrêtons-nous un instant pour effectuer une
petite réflexion critique autour de la nature du formalisme mathématique.
Le cône incliné est la représentation sur les
graphes de la variable "-t" des équations. Les équations, et les
graphes - qui ne sont que leur expression géométrique -, n'interdisent pas de
manipuler "-t", c'est même ce qui fait leur intérêt, mais la
représentation ne prend pas pour autant un sens réel, pas plus que la possibilité
d'association des lettres BBCFBAT ne donne du sens à cette association,
quoiqu'elle soit permise. De même que la possibilité de parler des fantômes ne
leur confère pas l'existence.
Ce que nous voulons dire, c'est que ce n'est pas
parce que le langage, mathématique en l'occurrence, permet de manipuler et de
représenter le passé, que ce passé existe réellement. C'est bien pour cela que
la constante que représente la vitesse de la lumière est considérée comme une
limite absolue, en fonction du formalisme en usage.
Le Pont d'Einstein-Rosen
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Avant d'aborder d'autres théories de voyage dans
le temps , il faut évoquer les propositions de tentatives de déplacement dans
l'espace à travers des raccourcis, soit le passage dans un "Hyperespace",
constitué d'une quatrième dimension spatiale.
En 1936, Einstein et son collaborateur Nathan
Rosen ont imaginé un raccourci dans l'espace-temps, appelé "pont
d'Einstein-Rosen", pour relier deux points très éloignés dans l'univers
par une incursion dans une quatrième dimension spatiale. Dans les années
cinquante, le physicien John Archibald Wheeler leur donnera le nom de
"Trous de Ver". Comme les Trous Noirs, les trous de ver apparaissent dans des régions de l'univers où
l'espace-temps est très courbé. Ces Trous de Ver constituent l'hyperespace, la
quatrième dimension, l'au-delà, l'univers parallèle dans lequel se déplacerait
celui qui voyage à une vitesse supérieure à celle de la lumière et le voyageur
du temps. On peut voir sur la figure... du cahier central la représentation
d'un Trou de Ver.
Aujourd'hui, des physiciens quantiques - étrange
entité à vrai dire - émettent l'hypothèse que des Trous de Ver apparaîtraient
et disparaîtraient en permanence au niveau subatomique, dans ce que l'on appelle
le "vide quantique", où surgissent des topologies, c'est-à-dire des
structures de l'espace-temps, différentes de celles de notre espace-temps.
Malheureusement, ces Trous de Ver microscopiques n'ont qu'une durée de vie de
l'ordre du temps de Planck, c'est-à-dire extrêmement courte, et ne laissent
passer des particules que de l'ordre de la longueur de Planck, c'est-à-dire
extrêmement petites. Mais nous verrons que le physicien américain Kip Thorne a
tenté de résoudre ce problème.
Ouvrons une parenthèse pour montrer qu'H.G. Wells
avait le don d'anticiper de profondes découvertes théoriques. Dans "Un
étrange phénomène", il écrit: "D'explication, il n'en est pas de
probable, sinon celle qu'a émise le professeur Wade. Mais elle implique une
quatrième dimension et une théorie aventurée sur les diverses sortes d'espaces.
Dire qu'il y a eu un nœud dans l'espace me semble parfaitement absurde, mais
peut-être est-ce parce que je ne suis pas mathématicien. Quand j'objectai que
rien ne changerait ce fait, que les deux endroits sont séparés l'un de l'autre
par une distance de plus de 10000 kilomètres, il me répondit que deux points
peuvent être distants d'un mètre sur une feuille de papier et cependant qu'on
peut les rapprocher en pliant simplement le papier". Wells connaissait-il
les géométries non-euclidiennes?
Les "BGT"
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Revenons à nos moutons spatio-temporels.
Dans le cadre de la théorie de la relativité, la
machine à voyager dans le temps consiste en une "Boucle du Genre
Temps", une "BGT". C'est une région de l'espace-temps tellement
courbée qu'elle se replie sur elle-même. La question est: comment obtenir cette
boucle? Nous avons vu que la solution proposée par Gödel n'est pas réaliste et
que celle de Tipler ne l'est pas beaucoup plus. La notion de "Trou
Noir" va peut-être nous aider à nous tirer d'embarras car le Trou Noir,
sous certaines conditions, peut lui aussi constituer un raccourci dans
l'espace-temps.
Le terme "Trou Noir" n'a été proposé
qu'en 1967 par John A. Wheeler, spécialiste de la relativité, mais le concept
précède l'élaboration de la théorie de la relativité.
En effet, l'anglais John Michell en 1783 et le
français Pierre Simon de Laplace en 1796, firent l'hypothèse de l'existence de
corps si massifs que la lumière ne pourrait s'en échapper. Leur raisonnement
était à la fois simple et génial: il combinait le caractère fini de la vitesse
de la lumière et le fait qu'il faille acquérir une vitesse suffisamment grande
pour échapper à l'attraction gravitationnelle d'un corps, ce qu'on appelle la
"vitesse de libération" - que
calculent les ingénieurs pour permettre aux sondes spatiales de quitter
l'atmosphère terrestre. Si le corps est suffisamment massif, la lumière ne
pourra s'en échapper.
Les équations d'Einstein permettront de remettre
au goût du jour cette idée et d'en affiner les contours. C'est ainsi que Karl
Schwarzschild montra en 1915, qu'à une distance critique du centre d'une sphère
très massive, ce qu'on appelle le rayon de Schwarzschild, le temps et l'espace
perdent leur signification. En 1939, Robert Oppenheimer - qui dirigera l'équipe
scientifique qui mettra au point la première bombe atomique, dans le projet
Manhattan - et Nathan Snyder montrent qu'une étoile si dense que son rayon
serait inférieur à celui de Schwarzschild s'effondrerait sur elle-même, formant
un corps invisible à l'observation: un Trou Noir! En l'occurrence, il s'agit
d'un Trou Noir statique vers la singularité - la singularité est le point vers
lequel converge tout ce qui tombe dans le Trou Noir - duquel converge toute
matière qui traverse son horizon des événements; seul cet horizon des
événements, cette frontière, peut-être observé de l'extérieur. Mais un Trou
Noir statique ne possède pas de Boucle du Genre Temps.
Comment donc en faire une machine à se déplacer
dans le temps? D'abord en se servant du Trou Noir pour créer un raccourci de
l'espace-temps. C'est ici qu'il faut rappeler que le temps des équations est
réversible. Si au temps positif correspond un Trou Noir, au temps négatif doit
correspondre l'inverse du Trou Noir: un Trou Blanc - troublant! -, ou plutôt
une "Fontaine Blanche". En effet, alors que toute matière est
engloutie par le Trou Noir, la Fontaine Blanche rejette la matière. Il s'agit
alors de coller un Trou Noir à une Fontaine Blanche dans notre univers pour
créer un "Trou de Ver", autrement dit un pont spatio-temporel. Mais
ce n'est que la première étape dans l'élaboration de notre machine à voyager
dans le temps, car le Trou de Ver constitue un raccourci spatial, pas encore un
raccourci temporel.
La deuxième étape consiste à remorquer l'entrée
du Trou de Ver pour créer un décalage temporel avec la sortie. Place à Kip
Thorne et au Consortium.
Kip Thorne et le Consortium
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On ne peut parler de l'apport de Kip Thorne dans
la réflexion sur la possibilité de se déplacer dans le temps sans parler du
"Consortium".
Le Consortium est constitué de sept chercheurs
répartis sur deux continents et qui réfléchissent à la façon de concevoir une
machine à voyager dans le temps. Les deux plus connus d'entre eux sont le
physicien américain Kip Thorne et le physicien russe Igor Novikov. Suite à la
demande de l'écrivain Carl Sagan à Kip Thorne de lui proposer un moyen
scientifiquement valable de voyager dans l'espace à travers un raccourci de
l'espace-temps, Thorne et Novikov se rendent compte que, sous certaines
conditions, ce raccourci peut constituer une "Boucle du Genre Temps",
autrement dit une machine à voyager dans le temps.
La solution proposée par Kip Thorne et ses
étudiants Michael Morris et Ulvi Yurtsever consiste à laisser fixe l'extrémité
fontaine blanche du collage "trou noir-fontaine blanche" que nous
avons évoqué plus haut, et à éloigner ou à faire zigzaguer l'extrémité trou
noir à une vitesse juste inférieure à celle de la lumière.
La théorie de la relativité nous a appris que le
temps propre d'un objet qui voyage à une vitesse proche de celle de la lumière
est ralenti. Par conséquent, l'extrémité Trou Noir en mouvement verra sont
temps propre ralentir par rapport à celui de l'extrémité Fontaine Blanche:
"L'écoulement du temps ne doit donc pas être le même pour les deux
bouches. D'un autre côté, vues de l'intérieur du trou, elles sont au repos
l'une par rapport à l'autre, ce qui veut dire que l'écoulement du temps doit
être le même pour les deux bouches", dit Thorne.
Nous avons donc deux bouches d'un Trou de Ver,
l'une fixe, l'autre en mouvement dans l'espace à une vitesse proche de celle de
la lumière. La longueur du tunnel à travers l'hyperespace, c'est-à-dire le pont
qui relie les deux bouches, a une longueur constante de 30cm.
Représentons-nous ce que cela signifie à travers
l'aventure imaginée par Kip Thorne lui-même.
Le 1/01/2000 à 9 heures du matin, le vaisseau de
la famille Thorne part dans l'espace avec, à son bord, Carolee, la femme de Kip
Thorne, et une des bouches du Trou de Ver. Pendant tout le voyage, Thorne tient
la main de sa femme à travers le Trou de Ver, qui, rappelons-le, ne mesure que
30cm, et regarde, par le Trou de Ver, sa propre main et sa tête passer à
travers l'autre bouche, statique, du Trou de Ver. Bientôt, il voit, à travers
ce trou, sa femme de retour dans le jardin ce 1/01/2000 à 21 heure, soit après
12 heures de voyage d'après la montre de Carolee.
Pourtant, à 21h01', lorsqu'il sort la tête du
trou et regarde par la fenêtre, il Kip Thorne découvre une pelouse vide. Mais
avec un télescope assez puissant, il voit dans le ciel le vaisseau de son
épouse au tout début de son voyage, qui va durer dix ans selon sa montre à lui.
Et effectivement, le 1/01/2010, le vaisseau atterrit dans le jardin des Thorne
avec une Carolee seulement plus vieille de 12h, alors que Kip a vieilli de 10
ans. "C'est le "paradoxe des jumeaux" bien connu: pour le
"jumeau" ultrarapide qui s'en va puis revient [Carolee], le voyage ne
dure que 12 heures, tandis que celui qui reste sur terre [moi] doit attendre 10
ans le retour de son "jumeau"", rappelle Thorne.
Que voit sa femme Carolee? Pendant le voyage,
elle tient la main de son mari et voit sa tête en 2000. De même, Thorne se voit
dix ans plus jeune. S'il glisse dans la bouche du vaisseau, il émerge par
l'autre bouche le 1/01/2000 à 21h. De la même façon, si le "jeune moi-même
traverse le trou de ver le 1/01/2000, il émergera de l'autre bouche le
1/01/2010. Passer dans une direction par le trou de ver me ramène dix ans en
arrière, passer dans l'autre direction m'expédie dix ans en avant". Mais
n'oublions pas qu'il est impossible de remonter le temps avant le 1/01/2000 à
9h, soit avant le moment où le Trou de Ver est devenu une machine temporelle,
une Boucle du Genre Temps.
Un problème important dans la réalisation d'une
Boucle du Genre Temps consiste à maintenir le Trou Noir ouvert assez longtemps
pour permettre au voyageur d'y plonger et de traverser le pont jusqu'à la
Fontaine Blanche. Tout ce qui est nécessaire, selon Thorne, c'est un champ
gravitationnel fort, soit un corps suffisamment massif, par exemple une
planète, qui évoluerait à proximité de la bouche du Trou Noir et l'entraînerait
dans sa course par attraction gravitationnelle, comme un âne suit la carotte
qu'on lui met sous le nez. Une autre façon de procéder serait d'ajouter à la
bouche du Trou Noir une quantité suffisante de charge électrique et de
l'entraîner à l'aide d'un champ électrique. Mais ce n'est pas tout. Nous avons
vu que la théorie de Tipler nécessitait l'existence de matière exotique. C'est
une possibilité qu'envisage aussi Thorne pour maintenir ouverte la bouche du
Trou de Ver.
Cette matière exotique est de l'énergie négative;
elle permettrait d'annuler l'énergie positive qui pousse la bouche à se refermer sur elle-même, pour aboutir à
un état stable où l'énergie globale est nulle. Il est important de préciser
qu'il s'agit ici de matière négative et non d'antimatière. En effet, la
composition "matière + antimatière" provoquerait une explosion et un
dégagement d'énergie considérable, ce qui aurait des conséquences fâcheuses
pour le voyageur du temps, tandis que l'association matière positive-matière
négative est sans danger pour lui.
Il reste, après avoir entraîné une des bouches du
trou de ver à une vitesse proche de celle de la lumière, à la ramener à
proximité de l'autre bouche, qui est restée statique. Peu importe qu'il
s'agisse d'un voyage lointain ou circulaire, pourvu qu'une différence de temps
suffisante soit marquée entre les horloges des deux référentiels. La bouche
mobile - à nouveau fixe -, est plus jeune que la bouche statique.
Enfin, ce qui préoccupe Thorne et le Consortium,
et c'est ce qui les démarque des physiciens qui les ont précédés dans ce type
de réflexion, ce n'est pas seulement l'aspect pratique lié à la réalisation
d'une machine à voyager dans le temps. Ils ont aussi le souci d'établir un ensemble
logique d'équations qui préserve les bases physiques des fameux paradoxes liés
au voyage dans le temps, pour éviter de violer les lois de la causalité. Nous
développerons et analyserons leurs arguments dans la dernière section de cet
essai.
FICTION
_______
Nous avons passé en revue les propositions de
réalisation de machines à voyager dans le temps par les hommes de science.
Au tour des romanciers et des réalisateurs de
nous fournir des indications sur la façon d'atteindre des époques du passé et
du futur.
La machine d'Alfred Jarry
-------------------------
Dans son "Commentaire pour servir à la
construction pratique de la machine à voyager dans le temps", Alfred Jarry
nous offre une description très intéressante du fonctionnement d'une machine à
voyager dans le temps. Alfred Jarry est l'inventeur de la
"pataphysique" et il est resté célèbre pour la création d'"Ubu
roi".
Jarry commence par établir un lien entre le temps
et l'espace, dans une formulation très moderne; il considère que "toute
partie simultanée du temps, c'est-à-dire l'espace, est étendue et par là
explorable à l'aide des machines à explorer l'espace". Quant au temps,
"Si nous pouvions rester immobiles dans l'Espace absolu, le long du
cours du temps, c'est-à-dire nous enfermer subitement dans une Machine qui
nous isole du Temps (sauf le peu de "vitesse de durée" normale dont
nous resterons animés en raison de l'inertie), tous les instants futurs ou
passés (nous constaterons plus loin que le Passé est par-delà le Futur, vu
de la Machine) seraient explorés successivement, de même que le spectateur
sédentaire d'un panorama a l'illusion d'un voyage rapide le long de paysages
successifs".
Or, et c'est nous qui le soulignons, la question
est justement de savoir comment éliminer ou contrôler "le peu de
"vitesse de durée" normale dont nous resterons animés en raison de
l'inertie cette inertie. Il n'existe pas de moyen de le faire, dans le sens où
ce moyen serait pris lui-même dans le mouvement d'inertie de l'univers. On ne
peut même pas envisager l'élimination totale de l'inertie d'un individu ou
d'une machine par la mort ou la destruction de cet individu ou de cette
machine, puisque "la quantité totale d'énergie de l'univers se
conserve", "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se
transforme", et qu'il semble donc que la disparition "absolue"
d'une forme d'être soit impossible.
Jarry conçoit le temps comme une boucle, plaçant,
du point de vue de la machine, le futur avant le passé. Pour aller dans le
futur, la machine doit accélérer; pour aller dans le passé, la machine doit
accélérer plus encore - en parlant d'accélération, Jarry fait probablement
allusion à la théorie de la relativité, qui avait marqué tous les esprits à son
époque. C'est comme si l'explorateur du temps partait du point ultime du futur
- mais à quelle vitesse - et revenait vers le passé en allant de plus en plus
vite. Après avoir parcouru le futur, la machine passe par un point-mort entre
futur et passé, que Jarry appelle Présent imaginaire.
De toutes les façons, le temps entier
"persiste", le passé et le futur forment un panorama explorable, ce
qui est peut-être une façon d'expliquer la possibilité de l'existence d'un
temps en boucle, puisque tout est déjà réalisé.
"La machine mise en marche se dirige
toujours vers le futur". On s'attend donc à ce qu'une accélération
entraîne le voyageur du temps de plus en plus loin dans le futur, et non dans
le passé.
Mais si l'on pense aux tachyons, ces particules
hypothétiques qui ont une vitesse strictement supérieure à celle de la lumière,
le raisonnement de Jarry ne paraît plus aussi absurde: plus vite vont les
tachyons, plus rapidement le temps coule à rebours et plus loin on s'enfonce
dans le passé. Le seul problème, c'est que l'hypothèse de l'existence de
tachyons ne sera formulée que des années après la mort de Jarry. Cela
signifie-t-il que Jarry, comme Wells, avait un don de prescience
"scientifique", ou, comme Wells peut-être, qu'il a effectué un bond
dans le futur avec sa machine pour y pêcher l'une ou l'autre idée
révolutionnaire? Jarry est-il l'inventeur de la pataphysique, ou en a-t-il
ramené l'idée d'un voyage dans le futur?
La machine de Robert Silverberg
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De formation scientifique, Robert Silverberg est
un prodige de productivité littéraire, tant dans le domaine de la vulgarisation
que dans celui de la fiction.
Nous sommes en 2490 et l'inspecteur Quellen a pour
mission d'arrêter celui qui organise la fuite dans le temps de citoyens déçus
par leurs conditions de vie, les Déserteurs Temporels.
Dans un premier temps, Silverberg se contente
d'évoquer certaines des thèses des autres auteurs: fondamentale instabilité de
l'univers: "Brusquement, Kloofman fut envahi du sentiment écrasant de
l'instabilité de l'univers."
"Imaginez ce qui aurait pu arriver si quelqu'un s'était ingéré dans
la vie des déserteurs connus et enregistrés. Arracher des morceaux du passé...
mais le monde en aurait été bouleversé!"; voyâge seulement possible dans
le passé: "On ne peut aller que dans un sens, dans le temps, vous savez.
En arrière. Il n'y a pas là-bas de machines pour renvoyer les gens dans le
futur, et de toute façon je crois comprendre que c'est impossible. On va en
arrière, on y reste pour toujours."; infraction à la loi de conservation
de l'énergie: "A cet instant même, il le savait, un déserteur partait pour
le passé. Une vie était soustraite du présent. Et la masse? Se conservait-elle?
Les renseignements sur la masse planétaire ne tenaient aucun compte de
l'éventualité d'une soustraction subite et unique. Une centaine de kilos ôtés
d'un coup aujourd'hui et projetés vers hier...".
On peut relever une contradiction entre l'instabilité
évoquée du cours des événements et le déterminisme de voyages dans le temps
déjà inscrits dans l'histoire alors qu'ils vont seulement avoir lieu: pourquoi
donc les personnages ont-ils peur de modifier ces modifications? Si c'est
vraiment le pur déterminisme qui règne, il n'y a pas moyen de modifier ces
modifications, et l'univers n'est pas instable.
Venons-en au point qui nous intéresse pour
l'heure, le fonctionnement de la machine: "... Elle a des prolongements à
la fois dans le temps et dans l'espace... le principe est simple. Une tension
soudain appliquée au tissu du continuum; nous poussons le matériel du moment
présent dans la poche et ramassons une charge équivalente de la masse du passé.
Pour la conservation de la matière, vous comprenez. Quand nos calculs sont
erronés de quelques grammes, cela cause des perturbations, des implosions, des
effets météorologiques. (bref cela perturbe le temps!). Nous nous efforçons de
ne pas manquer le but, mais cela arrive. Au centre de tout cela, il y a un plasma
de fusion. Pas de meilleure façon de déchirer le continuum; nous utilisons à
cette fin notre propre petit soleil. Nous puisons dans la force thêta. Chaque
fois qu'une personne utilise le stat, cela crée un potentiel temporel que nous
captons pour l'utiliser à notre tour. Mais cela reste très onéreux". Le
stat est l'instrument qui permet de dématérialiser un corps ou un objet pour le
déplacer instantanément dans l'espace. Silverberg semble être le seul auteur à
avoir proposé une solution au problème de conservation de l'énergie.
L'Accélérateur de Code quantum
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Donald P. Bellisario, le créateur de "Code
Quantum", s'est inspiré de la série "Time tunnel" diffusée dans
les années 60-70.
Code quantum est une série de la fin des années
80.
Elle propose deux façons de voyager dans le
temps: matérielle et incontrôlée pour le professeur Sam Beckett et
hologrammique et contrôlée pour Al, son ange gardien.
Père Brune???
Le texte de présentation de chaque épisode résume
bien la situation:
"Postulant qu'on pouvait explorer le temps
dans les limites de sa propre existence, le docteur Sam Beckett s'installa dans
le désert avec une équipe de savants d'élite pour travailler sur un projet top
secret baptisé Quantum leap. Pressé de fournir des preuves tangibles de ses
théories sous peine d'en voir le financement supprimé, Sam entra prématurément
dans le prototype encore expérimental de son accélérateur temporel... et
disparut. Il se réveilla dans le passé, souffrant d'amnésie partielle, face à
un reflet dans le miroir qui n'était pas le sien. Heureusement, il restait en
contact mental avec son époque par l'intermédiaire d'Al, l'Observateur du
programme, sous forme d'un hologramme que seul Sam pouvait voir et entendre.
Depuis, il saute d'une identité à l'autre, réparant les erreurs du passé et
espérant à chaque fois que le prochain saut sera celui qui le ramènera chez
lui".
Dans "Permis de non retour", le pilote
de la série, Al rappelle à Sam l'image de la ficelle. Cette ficelle représente
la vie de Sam, avec sa naissance à un bout et sa mort à l'autre bout. On noue
les deux bouts pour former une boucle, une boucle du temps bien sûr. Puis on
mélange le tout, on obtient un enchevêtrement de dates représentant la
succession des époques sans ordre chronologique. C'est ce qui explique, ou
plutôt ce qui permet de se représenter la situation de Sam qui avance et recule
dans le passé au gré des caprices d'un Dieu...
On pourrait objecter qu'il ne s'agit
manifestement pas ici d'un voyage à volonté dans le passé et le futur, mais on
peut considérer que cet objectif sera atteint tôt ou tard par ce héros aux six
doctorats.
Contrairement à ce qui se passe dans Time Tunnel,
Sam modifie le cours du temps puisqu'il a pour mission de corriger les erreurs
des personnages dont il prend l'identité. Son ami Al pense que Dieu a pris le
contrôle du programme Quantum dans ce but. Ce qui explique pourquoi,
contrairement au principe de la série "Time Tunnel", Sam n'intervient
quasiment jamais dans un événement historique. Les modifications apportées par
Sam sont sans conséquences - ce qu'approuverait Poul Anderson mais que
réfuterait Ray Bradbury! Une seule fois, Sam se glisse dans la peau d'un
personnage historique, en l'occurrence Lee Harvey Oswald, le meurtrier présumé
de John Fitzgerald Kennedy. Mais il ne parviendra pas à empêcher le meurtre du
président américain, pas plus qu'il ne réussira à sauver son propre frère tué
au Vietnam.
Les machines
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De la folklorique machine en nickel et ivoire
d'Alfred Jarry aux trous de ver de la physique moderne, l'éventail de véhicules
à explorer le temps est large.
Animé d'un sens pratique, Alfred Jarry pose trois
conditions à la réalisation de la Machine à voyager dans le temps:
1) La Machine doit être d'une élasticité absolue
pour "pénétrer le solide le plus dense".
2) Elle doit être soumise à la pesanteur pour
rester au même endroit.
3) Elle doit être non magnétique pour échapper à
toute perturbation de type magnétique.
Concrètement, la Machine se présente sous la
forme suivante:
trois gyrostats en rotation rapide déterminant
les trois dimensions de l'espace, forment un cube de rigidité absolue, suspendu
selon une direction invariable dans l'espace absolu, dans lequel prend place
l'explorateur. Un moteur fait tourner les tores. La précision de la machine va
du jour aux millions de jours. La machine est "transparente aux espaces
successifs du temps".
Jarry conclut son texte par un aphorisme
énigmatique:
"La durée est la transformation d'une succession
en une réversion. C'est-à-dire: LE DEVENIR D'UNE MEMOIRE".
Si on peut regretter que Jules Verne n'ait pas
abordé le thème du déplacement dans le temps, il a tout de même un illustre homonyme
qui a consacré de nombreuses pages de son impressionnante œuvre à ce sujet. Il
s'agit de Henri Vernes, le père de Bob Morane, et plus particulièrement
l'auteur du "Cycle du temps" qui voit Morane affronter son ennemi
héréditaire, "l'Ombre Jaune", à travers différentes époques de notre
passé et de notre futur.
La conception du mécanisme de la machine à
voyager dans le temps imaginée par Henri Vernes est très intéressante. Plutôt
que de la faire se déplacer à la vitesse de la lumière, car les corps qui se
déplacent à cette vitesse "deviennent infiniment plats et cessent
d'exister par rapport aux trois dimensions de l'espace. Ils deviennent donc
exclusivement quadri-dimensionnels et peuvent alors évoluer,
quasi-instantanément et dans tous les sens, à travers le Temps.", Vernes
fait dire au professeur Hunter qu'il a acquis la certitude que, "pour
pouvoir se déplacer dans le temps, il n'était pas indispensable d'atteindre une
vitesse égale à celle de la lumière, mais qu'il suffisait de faire vibrer cet objet
suivant les mêmes fréquences que celles de la lumière". Le seul
inconvénient de l'appareil de Hunter, c'est qu'il "ne permettait pas de se
déplacer dans un avenir ou un passé très rapproché. Il ne pouvait pas non plus
se mouvoir dans l'espace...".
Il est très intéressant de voir Vernes aborder la
question de l'accessibilité des époques. Il semble que ce soit le seul auteur
qui rende sa machine capable d'aborder des époques lointaines et non des
époques très rapprochées, question que nous étudierons en détail dans la
dernière section de cette deuxième partie. Du moins ces restrictions
concernent-elles la machine du professeur Hunter, car en ce qui concerne le
Temposcaphe du Commandant Graigh, le véhicule de la "Patrouille du
temps", il est "d'une précision parfaite".
La conception de la machine de Vernes est tout à
fait différente de celle de Jarry puisqu'elle repose sur le principe de la
transformation de la matière en ondes électromagnétiques, alors que la machine
de Jarry ne peut pas être magnétique.
Mais, encore une fois, l'obstacle majeur au
déplacement dans le temps, c'est la "matérialité", autrement dit le
temps. On peut donc se demander comment une machine, par définition matérielle,
permettrait d'échapper à la matérialité. Sans parler du problème du démarrage
de la machine dans une réalité "en mouvement", le mouvement intensif
du temps. Problème qui ne se rencontre pas dans la situation d'une mise en
mouvement dans l'espace, le démarrage d'un véhicule s'effectuant toujours d'un
point "relativement" fixe - l'avion qui décolle d'un porte-avion en
mouvement fait partie du mouvement d'inertie du porte-avion; de son point de
vue, c'est comme si le porte-avion était immobile.
Machine
Bob et Bobette
--------------
Les aventures de Bob et Bobette contiennent
probablement le plus grand échantillon des techniques imaginables pour voyager
dans le temps, en tout cas dans le passé car il semble que les personnages
créés par Willy Vandersteen n'aient jamais exploré le futur.
Dans "L'île d'Amphoria", nos héros se
font hypnotiser par un vagabond qui les envoie par le rêve dans l'époque qu'ils
désirent, dans "Le casque tartare" à la rencontre de Marco Polo, dans
"Le trésor de Beersel"..., dans "Le gladiateur mystère" au
temps des romains...
Le miroir brisé dans "Le roi boit",
"Le castel de cognedur".
Intervention surnaturelle: Le fantôme espagnol.
Divers passages: "Le trésor de
Fiskary", "Lambiorix roi des Eburons", "Margot la
folle", "Les mousquetaires endiablés", "La frégate
fracassante", ...
Mais comme le dit Robert Rouyet dans Le Soir,
13/08/91: "Tout compte fait, pour voyager à travers les âges, rien ne vaut
un véhicule approprié et une machine à remonter le temps, c'est encore ce qu'on
a inventé de plus pratique". Ainsi, Bobette est ses amis voyageront désormais
dans le télétransformatic du professeur Barabas dans "Le teuf-teuf
club", puis dans le télétemps du même professeur Barabas dans Wattman,
Lambique baba, Le petit postillon, Le rapin de Rubens, Panique sur l'Amsterdam
et nombre d'autres aventures.
Bob et Bobette ont ainsi l'occasion de parcourir
toute l'histoire. Mais à aucun moment, l'auteur, Willy Vandersteen, individu à
l'imagination prodigieuse, n'exploite les autres possibilités offertes par la
réalité du déplacement dans le temps.
Lors du voyage du vaisseau du Scrameustache vers
le passé, on voit le recul du temps à travers les révolutions inverses de la
terre.
Le Tardis du Docteur Who
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Voici comment les frères Bogdanoff présentent les
romans tirés de la série: " Un milliard d'admirateurs à travers le monde!
Seigneur du temps, héros de l'éternité, le Docteur Who connaît aujourd'hui une
fantastique popularité. Le succès inégalé de la série télévisée qui lui a donné
naissance, la fascination qu'il exerce sur un immense public à travers plus de
cent pays contribuent à faire de ce personnage un véritable mythe...".
Le moyen de transport dans le temps de Docteur
Who est pour le moins original: il s'agit d'une cabine d'appel de secours de la
police. Son nom: le TARDIS
La série compte plus de 600 épisodes de 25'.
Quelques minutes de vision suffisent
pour tomber sous le charme de "Docteur Who". Une atmosphère étrange
et une musique fascinante nous entraînent dans un monde féerique. "Docteur
Who" est la série la plus longue de l'histoire de la télévision et
certainement l'une des plus originales; sa diffusion, entamée en 1963, s'étend
sur 26 ans. Le coup de force des scénaristes, outre un festival d'imagination,
est d'avoir fait incarner le Docteur par sept acteurs différents tout au long
de la série. Lorsqu'un acteur en avait assez de jouer ce personnage, le Docteur
subissait un changement de personnalité, ce qui ajoutait à son mystère. Et
l'enveloppe extérieure du Docteur rajeunissait au fil de ses réincarnations -
il s'est produit 7 incarnations sur 12 possibles. Who n'est pas le nom du
Docteur, mais le sobriquet qui lui est resté à force de s'être entendu demander
Docteur "who?".
Le Docteur, vieillard excentrique âgé de plus de
750 ans, et sa petite-fille ne sont pas des êtres humains, mais font partie de
la race des Timelords, les Seigneurs du Temps originaires de la planète
Gallifrey et créateurs de la machine à voyager dans le temps et dans l'espace.
Ils se déplacent à bord du TARDIS, nom formé par la petite-fille du Docteur
avec les initiales de "Time And Relative Dimensions In Space". La
machine présente la particularité d'être plus grande à l'intérieur qu'à
l'extérieur. C'est qu'elle a un aspect habituel à l'extérieur pour les
terriens, c'est une cabine téléphonique, et que son intérieur, la cabine d'un
vaisseau sophistiqué, existe dans une autre dimension, sur un autre plan de la
réalité. Mais la machine a des ratés et entraîne Docteur Who et sa petite-fille
au hasard du temps et de l'espace.
Au départ, Docteur Who devait être une série
historique destinée aux enfants. C'est ainsi qu'on voit le Docteur, voyageant à
bord du Tardis, au temps des Croisés, des Aztèques... Mais la série prendra une
toute autre ampleur avec l'apparition des DALEKS, des robots en forme de
poivrier venus d'une autre galaxie. Alors que Docteur Who, malgré son humeur
bougonne, fait toujours le bien, les Daleks sont tout à fait mauvais. La série
verra défiler d'autres monstres et se régalera de situations irréelles.
Profondément imprégnée de l'esprit britannique, "Docteur Who" est
probablement la série la plus anti-conventionnelle qu'on puisse imaginer.
Le déplacement
--------------
"Pour réussir tout déplacement dans le
temps, nous devons être nus. Seuls des organismes vivants peuvent se déplacer.
Rien de ce qui est matière ne peut se déplacer". ("Terminator")
cfr. Doc Who
Que signifie "se déplacer dans le
temps"? Où se retrouve-t-on lorsque l'on s'extrait de l'espace?
Si le voyage dans le temps prend du temps, cela veut
dire que l'on disparaît absolument de
son époque, c'est-à-dire que l'on n'est plus nulle part dans l'espace simultané
de son époque, pour réapparaître dans une autre époque. En effet, si ce n'est
pas le cas, on continue de participer du mouvement intensif, de l'inertie de
l'univers auquel on appartient. C'est ce qui semble se produire dans le cas
d'un déplacement instantané dans l'espace. Un objet qui se déplacerait de façon
instantanée dans l'espace ferait toujours partie de l'univers dans lequel il évolue.
L'instantanéité ne suffit donc pas à caractériser le déplacement dans le temps.
Mais l'instantanéité semble se justifier par le fait que les différentes
époques ne se trouvent pas "ailleurs" dans l'espace, mais dans
l'hyperespace des mathématiciens et physiciens, c'est-à-dire nulle part selon
notre conception de l'espace. Il n'y a pas de distance spatiale d'une époque à
l'autre. Si le déplacement dans le temps est instantané, ou s'il prend le temps
minimum de Planck, 10-43s, les époques sont simultanées. A vrai
dire, un déplacement dans le temps qui prendrait le même temps pour se rendre à
n'importe quelle époque du passé ou du futur impliquerait que toutes ces
époques sont simultanées. Par contre, un déplacement dans le temps qui
prendrait un temps différent pour chaque époque impliquerait une succession des
époques; en somme, le respect d'un calendrier. Si l'univers en tant que tout
n'est nulle part, du moins de notre point de vue, c'est-à-dire du point de vue
de son contenu, car il ne peut se référer à rien d'extérieur, il semble qu'il
n'y ait pas de risque d'encombrement phénoménal. Le présent, transition entre
ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore, n'est présent qu'à lui-même.
Mais si elle n'est nulle part et qu'elle existe
toujours ou jamais, puisqu'il n'y a pas de distance temporelle entre notre
époque et celle que l'on veut investir, comment déterminer l'époque où l'on
veut se rendre? Elle n'a pas d'identité absolue.
Si la disparition du voyageur du temps de son
époque correspond au passage dans un hyperespace, un méta-univers, une 4è
dimension spatiale, un au-delà, un univers parallèle, il peut peut-être y avoir
encombrement phénoménal dans cette nouvelle dimension, tout le passé et tout le
futur s'y cotoyant. Dans tous les cas, nous ignorons comment déterminer notre
destination. Ainsi, s'il est question pour le voyageur du temps d'une
disparition absolue de son présent, n'est-ce pas pour réapparaître forcément
dans le futur, le monde ayant vieilli, ou dans le passé, comme en prenant un train
en marche, soit avec plus ou moins de wagons de retard?
Evoquons la situation décrite dans la nouvelle
"Experiment" de Fredric Brown. L'expérimentateur envoie un cube dans
le futur. Le cube disparaît du présent de l'expérimentateur pour réapparaître cinq
minutes plus tard. Selon le point de vue de l'expérimentateur, et par rapport à
son temps propre, le cube "prend de l'avance". Mais comment concilier
le fait que l'expérimentateur évolue "à son rythme" et que le cube
évolue au même rythme mais cinq minutes plus tard? Pour que l'expérimentateur
puisse le rattraper, il faudrait que le cube soit immobile dans le temps
pendant 5'. Si le réel est en mouvement, le cube attend suspendu dans le temps
nulle part. Mais reste à savoir comment il sait que 5' sont passées pour
réapparaître. Si tout instant est fixe, il n'y a pas de déplacement d'objet,
mais un instant où il n'est pas là et un autre où il est à nouveau là, sans
qu'aucun mouvement soit intervenu.
Le héros de Brown envoie aussi le cube dans le
passé:
"Il est trois heures moins six, dit-il. Je
vais mettre le mécanisme en route - je le ferai en plaçant le cube sur le
plateau - en réglant à trois heures pile. Dans ces conditions, le cube doit, à
trois heures moins cinq, disparaître de ma main et apparaître sur le plateau,
cinq minutes avant que je l'y aie placé.
- Comment pouvez-vous y placer le cube, alors?
demanda un des confrères.
- Quand ma main s'approchera, il disparaîtra du
plateau, pour apparaître dans ma main afin que celle-ci l'y place. Trois heures.
Veuillez observer, Messieurs.
Le cube disparut de la main du professeur
Johnson. Et il apparut sur le plateau de la machine à traverser le temps".
Igor et Grichka Bogdanoff et "La machine
fantôme"
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Les frères Bogdanoff sont tous deux célèbres pour
avoir animé pendant plusieurs années des émissions télévisées qui alliaient les
sujets scientifiques les plus sérieux aux plus grands délires de la fiction.
Ainsi dans "Temps X", ils voyageaient à bord de leur chrononef. Ils
sont aussi les auteurs d'une nouvelle ayant pour thème le voyage dans le temps
et intitulée "La machine fantôme".
La nouvelle des jumeaux est en quelque sorte un
développement de la discussion des personnages de Wells, dans le premier chapitre
de "La machine à explorer le temps", et propose une issue différente
de celle de la nouvelle Experiment de Fredric Brown, que nous venons
d'analyser.
Le personnage central de la nouvelle des frères
Bogdanoff, le professeur Biggle, a mis au point une machine à voyager dans le
temps qu'il a appelée "Chronodyne", mais que ses collègues appellent
par erreur "Chronogyre", clin d'œil des frères Bogdanoff à la série
télévisée "Time tunnel".
Biggle veut effectuer une démonstration du
fonctionnement du Chronodyne, mais il ne parvient pas à convaincre le parterre
d'hommes de science de toutes les disciplines qui l'écoutent, qu'il a réussi à
envoyer une feuille de papier dans le temps. Il se fait même railler par ses
collègues, comme Aurélien de Champignac, neveu du Comte bien connu, dans
Spirou.
Biggle envoie donc dans le futur une feuille de
papier qu'il a paraphée. Quelques minutes plus tard, elle réapparaît. C'est
donc qu'elle était "hors du temps" jusqu'à ce que l'époque du
professeur Biggle la rattrape. Mais si l'époque a du retard sur la feuille,
c'est qu'elle n'est pas réalisée ailleurs, dans le futur.
Pour le passé, c'est plus compliqué: "Voyons
Biggle! Va encore pour le futur, mais le passé!... Vous savez bien que c'est
radicalement contraire à la relativité!". A quoi Biggle réplique "...
qu'à l'intérieur de champs non locaux, rien n'interdit qu'un corps matériel
puisse remonter le long de sa ligne d'univers", ce qu'un petit coup d'œil
à la Section Science vous confirmera, et ce que ne pouvaient manquer de savoir
les ingénieurs et docteurs en sciences Bogdanoff.
De fait, voilà que surgit du néant sur le plateau
du chronodyne une feuille signée par Biggle dans un futur de huit minutes. Le
doyen se demande comment Biggle peut avoir en mains un papier qui n'existe pas
encore: " C'est pourtant simple! Pour prendre une image grossière, vous
savez tous qu'il y a deux façons de faire avancer un mobile: le tirer ou, au
contraire, le pousser... Eh bien, grâce à mon chronodyne, pour la
première fois, nous sommes en mesure de faire "tirer" un événement
par le futur, au lieu de le laisser "pousser" par le passé". On
pense au temps vu de la machine de Jarry.
Mais vient alors la question logique: que se
passerait-il si Biggle ne plaçait pas la feuille sur le plateau du chronodyne
pour l'envoyer dans le passé? "D'après mes équations, l'une des
possibilités les plus vraisemblables serait la disparition pure et simple de
notre univers à partir de l'événement". Biggle rassure ses collègues: il
ne va pas jouer au savant fou. Mais le doyen Kooning, qui n'apprécie pas du
tout Biggle, a alors une exclamation de triomphe: "Je serais curieux de
savoir sur quelle feuille vous allez expédier votre satané message!,
grinça-t-il sur un ton menaçant". Il semble en effet que ni la feuille que
tient Biggle ni une autre feuille ne puisse être posée sur le plateau. S'il
pose la feuille qu'il a en mains, il fera "nécessairement apparaître dans
le passé quelque chose qui n'a jamais été créé", car qui aura rédigé le
message? On rencontre là le paradoxe de la connaissance développé par le
philosophe Davies, et qui n'est qu'une variante du paradoxe du grand-père
développé par Barjavel. Si Biggle pose une autre feuille sur le plateau, il va
modifier le passé; le futur modifiera irrémédiablement le passé. La situation
est impossible.
"Pourtant, la solution existait bel et bien,
puisque la feuille était là, sous ses yeux!".
Biggle griffonne alors une autre feuille et
l'envoie dans le passé, espérant que celle qu'il a en mains disparaîtra
aussitôt. Au contraire, c'est un nouveau message qui apparaît sur le plateau du
chronodyne. C'est un message envoyé du futur par Biggle à lui-même pour le
mettre en garde contre ce type d'expérience. Mais il est trop tard, tout
disparaît! "Un éclair blanc-bleu, venu de nulle part, happa soudain toutes
les formes visibles, engloutissant en un instant les contours et les ombres. Et
ce fut tout".
Ce n'est pas tout. L'expérience a été un échec.
Biggle n'a pas réussi à faire se déplacer un objet dans le temps. La salle de conférence
se vide, mais ne fond pas dans le vide. Dernier à la quitter, Biggle voit une
feuille de papier sur le plateau du chronodyne. Il hésite, la froisse et la
jette sans la lire. S'il l'avait lue, il aurait compris que sa machine
fonctionne et qu'il viennent tous d'échapper à une catastrophe:
"Laboratoire de chronodynamique. Seize heure cinquante-sept. Passé
relatif. Au Pr. Biggle. Imbécile! Qu'est-ce qui te prend? Tu es en train de
faire diverger l'histoire! N'oublie jamais que pour ne pas créer de paradoxe,
tu ne dois pas conserver le premier message. Il te faut donc rédiger un nouveau
billet et le transférer vers le passé relatif en même temps que celui que tu as
déjà en main. Le chronodyne fera de lui-même la compensation en annulant
la feuille en trop. Fais vite".
Cet épilogue appelle de longs commentaires. En
envoyant une feuille dans le passé, Biggle crée un paradoxe, et comme il s'y
attendait, l'univers disparaît. C'est aussi la conclusion de Brown dans
"Experiment", avec cette nuance que le cube que son héros envoie dans
le passé subsiste, alors que tout disparaît dans la nouvelle des frères
Bogdanoff. Mais une histoire parallèle se poursuit. Dans celle-ci, Biggle n'a
rien envoyé dans le passé. Il s'agit donc d'une autre branche d'univers, même si
les jumeaux de temps X n'y font pas allusion. Reste à expliquer d'où peut bien
provenir le message final. S'il vient du passé, de 16h57', soit huit minutes
avant que Biggle n'envoie le message dans le passé, de quel passé s'agit-il?
Pas de celui de l'univers où tout disparaît puisqu'il n'y a pas de connexion
entre les branches d'univers. D'un autre côté, le message n'a pas de sens, de
raison d'être, dans la seconde branche d'univers puisque Biggle n'a rien envoyé
dans le passé. Biggle aurait soudain compris dans le passé le danger de
l'expérience et envoyé un message dans le futur. Insensé. S'il est conscient du
danger, il n'a pas besoin d'envoyer un message à lui-même. Il ne tentera
simplement pas l'expérience. La seule explication plausible, c'est que la mise
en garde vienne du futur. Mais dans ce cas, elle est inutile dans la deuxième
branche puisque Biggle n'a rien envoyé dans le passé et n'a pas de feuille en
main.
"Je n'aime pas tellement employer le terme
de "déplacement". Disons plutôt que le chronodyne induit un
champ de connexion entre deux instants différents, ce qui rend possibles des
transferts d'information ou mieux encore, de matière entre ces deux
instants". Le Transfert s'effectue dans une déflagration et des éclairs.
Nous avons vu que dans leur nouvelle "La
machine fantôme", les frères Bogdanoff proposent comme solution à cette
situation inextricable, la démultiplication de l'univers.
Mais pour le mathématicien Rudy Rucker, cette
situation ne présente pas de contradiction: "Il ne s'agit pas ici d'une
contradiction, mais c'est pour le moins une situation étrange. Au début, on
peut être tenté de croire que la petite machine à voyager dans le temps ne
cesse de parcourir circulairement toute la boucle. Il ne faut pas succomber à
cette tentation! Si nous adoptons le point de vue de l'espace-temps, nous
devons écarter l'idée qu'il y a quelque chose de véritablement en mouvement...
Il n'y a ici qu'une simple boucle circulaire, comme un cercle, sans
commencement et sans fin". Mais pour étendre la réflexion de Rucker, il
faut faire remarquer qu'il ne s'agit pas d'une répétition incessante du même
événement, contrairement à ce que tente de faire croire le film "Un jour
sans fin". Dans ce film, un journaliste en mission dans un patelin revit
sans cesse la même journée, gardant néanmoins le souvenir de tout ce qu'il va
se produire et profitant de cette connaissance pour maîtriser le cours des
événements. Cette possibilité de modifier les événements prouve qu'il ne s'agit
d'une situation déterministe; si c'était le cas, à chaque répétition de la
journée, un clone du personnage devrait s'ajouter, à l'infini, comme c'est le
cas dans la nouvelle "Du temps et des chats" de Howard Fast ou dans
la nouvelle "Moi, moi et... moi" de William Tenn; la situation
décrite dans "Un jour sans fin" n'est théoriquement pas possible,
elle ne tient pas compte du phénomène de surimpression temporelle que nous
étudierons plus loin. Le seul moyen d'échapper à cette surimpression, c'est de
fixer la boucle dans le déterminisme absolu. Et s'il n'y a pas de mouvement, il
n'y a forcément plus de répétition.
Outre le problème de la persistance des instants,
apparaît celui de la dématérialisation complète du voyageur du temps. La question
est: une chose ou une personne complètement dématérialisée peut-elle se
"déplacer"? Si la réponse est non, ce sont les époques qui doivent se
déplacer. Mais reste le problème de la "rematérialisation" du
voyageur du temps, et de sa rematérialisation à la "bonne" époque.
Ce que l'on peut prévoir, c'est que l'apparition
du voyageur doit être soudaine et doit se faire dans un claquement, le voyageur
du temps ayant franchi le mur du temps, comme le pilote d'avion à réaction
franchit le mur du son.
Et même s'il est précédé d'un déplacement dans
l'espace, le déplacement dans le temps consiste en une extraction de tout
espace.
Apparition et disparition absolues: version
moderne de la génération spontanée
La précision du déplacement dans le temps n'est
pas parfaite:
"Ils avaient été virés à l'aube mais, à
cause des différents décalages de dates et d'heures et bien que leur passage
eût été instantané, ils avaient atteint le XIVè siècle bien plus tard dans la
journée, ce qui n'avait en soi que peu d'importance d'ailleurs". (Une rose
pour l'ombre jaune, où Morane va en 1317 en France et en 3001 à Niviork) Nous
verrons que cela en a plus qu'on ne croit.
La précision de la combinaison s'arrête à
l'heure.
En état de vibration, le temposcaphe est suspendu
dans le temps et, dès lors, devient invisible. Assez semblable à une soucoupe
volante.
Les sensations
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"Il y a sûrement synchronisme entre la
marche du temps et les couleurs... On dirait que par leur coloration, PASSE et
AVENIR se rapprochent en s'éclaircissant peu à peu jusqu'à se fondre...
finalement, en un blanc éclatant... By Jove! J'y suis!... cela crève les
yeux!... ce blanc!... c'est la couleur du présent!!!...". ("Le piège
diabolique", E.P. Jacobs)
"Je crains de ne pouvoir exprimer les singulières
sensations d'un voyage à travers le temps. Elles sont excessivement
déplaisantes. On éprouve exactement la même chose que sur les montagnes russes,
dans les foires: un irrésistible élan, tête baissée!". Si ce n'est que ça,
on va se bousculer devant l'attraction. Mais "J'éprouvais aussi l'horrible
pressentiment d'un écrasement inévitable et imminent", ce qui est plus
fâcheux. C'est le témoignage du Wells d'Alexander dans C'était demain.
"... ainsi Ray Cummings avec Le maître du
temps (1929) où se trouvent décrites de façon magistrale les impressions
d'un voyageur qui voit se dérouler en quelques instants le travail des
siècles".
L'album "L'empire des mille planètes"
nous donne une indication intéressante sur les effets du voyâge:
"Attention Elmir! Le premier saut est toujours traumatisant et il va y en
avoir plusieurs à la suite. Même Laureline et moi ne pouvons être sûrs d'y
survivre...". Bien sûr tout le monde s'en sortira. Notons que cette série
nous donne de nombreux exemples de "sauts" à travers un raccourci de
l'espace-temps, et permet ainsi de les distinguer des sauts dans le temps.
Achronissage et
matérialisation
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Admirons chez Silverberg l'arrivée d'un déserteur
temporel dans sa nouvelle époque: "Une ouverture béa dans le ciel, comme
si une main preste avait manœuvré une fermeture à glissière. Norm Pomrath tomba
par la déchirure".
L'inspecteur Quellen lui-même, chargé de résoudre
l'énigme des disparitions mystérieuses des citoyens, ne résiste pas à la tentation d'effectuer un bond dans le temps.
Il est vrai qu'il s'était arrogé des prérogatives qui le mettaient en
infraction avec la loi et que ça commençait à sentir le roussi pour lui. Le
voilà donc qui effectue le grand saut.
"Il y eut un tourbillon, une torsion, et
Quellen eut l'impression d'avoir été retourné comme un doigt de gant. Il
flottait sur un nuage violet au-dessus d'un terrain imprécis et il
tombait".
Robert Heinlein, dont nous analyserons plus loin
deux nouvelles exceptionnelles, "Vous, les Zombies" et "By his
bootstraps" tient compte des
problèmes de matérialisation dans une époque donnée, insistant sur le fait
qu'elle doit être calculée pour éviter tout incident, non pas à cause d'un
objet quelconque qui se trouverait à l'endroit de la matérialisation, de
l'achronissage, mais du "choc en retour du champ".
Comme Barjavel et Heinlein, Poul Anderson, auteur
de la "Patrouille du temps", aborde le problème de la matérialisation
dans l'époque d'arrivée: "Ce ne fut que par bribes qu'ils virent où ils
étaient. Ils s'étaient matérialisés à une dizaine de centimètres au-dessus du
sol - Everard songea plus tard à ce qui serait arrivé s'ils s'étaient retrouvés
au sein d'un objet massif - et étaient tombés sur la chaussée avec un choc à
leur déplanter les dents".
Henri Vernes n'oublie pas lui non plus d'aborder
la question de la matérialisation. On apprend ainsi que le transmetteur de
matière unipolaire fait courir le risque à son utilisateur de se rematérialiser
à l'intérieur d'un rocher ou d'un arbre, ce qui équivaudrait à une mort
immédiate. Voilà la réponse à la question que se pose Anderson.
Réactions psychologiques
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Le Scrameustache
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Achronir à une époque du passé et du futur n'est pas
tout. Encore faut-il s'adapter à un nouvel environnement et à des individus au
comportement et aux habitudes peut-être très différents de ceux du voyageur du
temps.
"Le dilemme de Khéna", une aventure du
Scrameustache, contient une très intéressante analyse des conséquences
psychologiques du passage dans une autre époque, en l'occurrence le passé, le
XVIè siècle. Est-ce un cas unique dans les récits de voyage dans le temps?
Qui sont Khéna et le Scrameustache?
Khéna va donc au XVIè siècle et y retrouve ses
parents, qui ont échoué à cette époque par accident. Khéna et le Scrameustache
doivent retourner au 20è siècle. La séparation est dramatique, Khéna est devant
un dilemme, un choix cornélien: rester avec ses parents au XVIè siècle ou
retourner à son époque familière sans ses parents. Khéna choisit la deuxième
solution mais promet de revenir dans un an avec le Scrameustache rechercher ses
parents.
Dans Le grand retour, la suite du Dilemme de
Khéna, il est question d'un futur post-atomique comme on peut en trouver dans
les aventures de Valerian et de Bob Morane. Un an a passé. En 1553, le père de
Khéna exploite le champ magnétique terrestre et les courants telluriques
anormaux dans une grotte pour créer une porte du temps. Celle-ci s'ouvre sur
l'an 2857 où atterrit Bérengère, la petite sœur de Khéna, avant que la porte ne
se referme sur elle. Comme promis, Khéna et le Scrameustache vont chercher les
parents de Khéna, entre-temps atteints de la peste, en 1553, avant de récupérer
Bérengère en 2857. En 2857, Bérengère a fait la connaissance d'un petit garçon
qui suit l'enseignement de maîtres très sérieux pour apprendre à maîtriser les
pouvoirs qui sont en lui, notamment la télékinésie. Lorsque Khéna et le
Scrameustache viennent rechercher Bérengère, le jeune disciple de faire
remarquer à son maître, qui s'étonne de sa perplexité: "Oui, parce que
Khéna retourne dans son présent, qui pour Bérengère est le futur alors que pour
moi, c'est le passé...". Notons que si les auteurs Gos et Walt avaient
choisi les années 1503 et 2907, au lieu de 1553 et 2857, soit enlever 50 ans au
XVIè siècle pour les ajouter au XXIXè siècle, on aurait obtenu par soustraction
du plus petit nombre du plus grand nombre, la différence 1404, et par addition
de ces deux nombres, la somme 4410, soit deux nombres composés des mêmes
chiffres. Ne cherchez pas le rapport avec la choucroute!
Lors du voyage du vaisseau du Scrameustache vers
le passé, on voit le recul du temps à travers les révolutions inverses de la
terre.
Moorcock et "Voici l'homme"
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Voici "Voici l'homme". D'un point de
vue purement littéraire, il s'agit sans doute du meilleur ouvrage de ce
répertoire pourtant bien achalandé: il allie sobriété, clarté, profondeur et
cohérence. De plus, le point de destination du héros, les années d'existence du
Christ, est bien moins souvent exploité qu'on aurait pu le croire.
Moorcock est un écrivain anglais à l'œuvre
prolifique. Il est surtout connu du grand public pour sa saga d'Héroïc-Fantasy
"Elric le Nécromancien".
Moorcock se permet de nombreuses audaces dans
Voici l'homme. Il envoie son héros, Karl Glogauer, en 28 de notre ère. Glogauer
veut assister à la crucifixion de Jésus. Ce qu'il ignore, c'est que le fils de
Dieu souffre d'une déficience mentale et qu'il ne correspond absolument pas à
l'image historique dont il s'est imprégné. Glogauer est un torturé, empêtré
dans sa médiocrité jusqu'au jour où il décide de quitter une époque qui ne
tolère que la force et le courage, et un entourage qui ne supporte plus ses
plaintes. Il se laisse entraîner par son destin et joue le rôle qui était
attribué au fils de Marie.
L'originalité et la force du livre de Moorcock,
c'est de juxtaposer le parcours du Glogauer médiocre et celui de l'acteur d'une
histoire insolite. Nous assistons à l'évolution psychologique de Glogauer, nous
le voyons s'imprégner de son rôle de malheureux promis à un grand destin, pour
assister finalement à sa crucifixion. Grâce à la finesse et à la précision de
son analyse psychologique, et par le fait que le récit est émaillé de paraboles
bibliques, cette histoire constitue la meilleure illustration d'une situation
de déterminisme absolu. En effet, il était "écrit" - par Dieu ou
Moorcock? - que Karl Glogauer remonterait dans le temps et assumerait le rôle
du messie. Aucune place n'est laissée au libre-arbitre.
Moorcock va même plus loin. Prenant les autres
récits de déplacement dans le temps, où le jeu consiste à éviter ou à résoudre
les paradoxes qu'il provoque, à contre-pied, Moorcock fait du déplacement dans
le temps, la solution au paradoxe qu'aurait provoqué l'inexistence d'un Christ
crucifié. C'est un comble!
Profitons de l'occasion pour dire un mot du type
de voyageurs du temps que nous avons rencontrés.
La durée du voyage dans le temps
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Mesure du temps
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Avant de tenter d'apporter une réponse à la
question de savoir "combien de temps" peut durer un déplacement dans
le temps, nous devons évoquer le "temps de Planck".
L'angoisse du temps qui passe trouve-t-elle un
viatique, se dilue-t-elle dans le souci d'une mesure de plus en plus fine de la
durée? Notre enquète va couvrir en quelques lignes cinq mille ans d'histoire.
Les pyramides babyloniennes, aussi appelées
"ziggourats", auraient permis d'observer les astres et d'établir un
premier calendrier. Aux environs de 1500 avant J.-C., les Egyptiens ont mis au
point le gnomon, un simple bâton planté en terre qui permet d'évaluer l'heure
en fonction de l'ombre qu'il projette. Le gnomon constitue l'ancêtre du cadran
solaire. Les Egyptiens ont aussi inventé la clepsydre, sorte d'horloge à eau
toujours utilisée au Moyen-Age et à la Renaissance, notamment par Galilée pour
effectuer ses mesures de vitesse de mobiles. Le sablier date aussi de cette
époque. Jules César a inventé le calendrier qui porte son nom, le calendrier
julien, par l'introduction des années bissextiles. Mais en 1582, le pape
Grégoire XIII met au point/invente le calendrier grégorien - ça ne s'invente
pas -; c'est le calendrier que nous utilisons encore aujourd'hui.
Au XVIè siècle apparaît la montre mécanique, avec
le physicien Huygens. Les horloges placées au sommet des églises et des beffrois
deviennent des carillons qui rythment la vie sociale jusqu'à la première
révolution industrielle. Beaucoup plus près de nous, la montre à quartz a
considérablement augmenté la précision de la mesure du temps avec ses cent
mille vibrations par seconde. Mais ce n'est rien à côté de la précision fournie
par une horloge atomique. L'étalon de mesure du temps est actuellement fourni
par l'atome de césium 133.
Pour atteindre une précision de l'ordre de la
picoseconde dans la mesure du temps, il a fallu redéfinir ce qu'est l'unité
de temps conventionnelle: la seconde. Auparavant,
la seconde était la 86400ème partie du jour. Aujourd'hui, c'est la durée de
9192631770 périodes de radiation correspondant à la transition entre les deux
niveaux hyperfins de l'état fondamental de l'atome de césium 133. Quant à
l'unité de longueur, le mètre, elle dépend de cette unité de temps: elle est la
longueur du trajet parcouru dans le vide par la lumière pendant une durée de
1/299792458ème de seconde. Ces définitions ont peut-être l'air bien compliquées
mais elles font référence à quelque chose de simple: la fréquence. La
fréquence, c'est le nombre de vibrations par unité de temps dans un phénomène
périodique, qui se répète régulièrement.
Les 9192631770 périodes de radiation représentent 9192631770 vibrations
pendant une seconde.
On fera remarquer qu'il fallait savoir ce que
valait 1" avant de pouvoir la faire correspondre à ces 9192631770
vibrations!
En effet, on est parti de la 86400ème partie du
jour, et on a remarqué que cela correspondait aux 9192631770 périodes de
radiation. L'intérêt de cette nouvelle façon de mesurer la seconde, c'est
qu'elle est très stable, beaucoup plus stable que ce qu'indiquaient les
horloges jusque là.
Mais le point essentiel de ce chapitre est la
notion de "temps de Planck", soit une limite absolue dans la
possibilité de diviser le temps. Résultat d'une formule dans laquelle
interviennent les trois constantes fondamentales de la physique, G, h et c, le
temps de Planck signifie que l'on ne peut diviser le temps au-delà de
10-43s
C'est une découverte fondamentale, puisqu'elle
signifie que l'on ne peut décomposer le temps et l'espace à l'infini. Elle a
aussi pour conséquence que la nature du temps à cette échelle est probablement
très différente de celle que nous connaissons à notre échelle: les physiciens
évoquent la notion de temps "granulaire", discontinu.
Nous avons vu que pour l'être humain, la vitesse
d'écoulement du réel est d'environ une image toutes les 0,04s, soit 25 images
par seconde. Mais si la limite absolue de division du temps est de
10-43s
est-ce que cela signifie que la vitesse
d'écoulement du réel est de
10-43s
A cette vitesse, le réel semblerait immobile à
l'homme.
L'existence de cette limite tend à faire croire que
le temps, donc le réel est discontinu. Mais peut-être ne vaut-elle qu'a
posteriori, rétroactivement, formellement.
Combien de temps dure le voyage?
--------------------------------
La localisation des différentes époques dépend du
temps que prend le voyage dans le temps. La question à se poser est donc: le
voyage dans le temps prend-il du temps? Et si oui, combien de temps?
S'il prend un temps différent pour chaque date du
calendrier, le voyage doit avoir une durée équivalente à celle du temps propre
du voyageur du temps.
En conformité avec le temps de Planck, le temps
minimum possible de déplacement est de
10-43s
soit le temps qui sera mis pour atteindre le
passé ou le futur distant de
10-43s
En effet, le passé et le futur les plus
rapprochés de notre présent ne peuvent se situer en-deçà de cette limite
établie par le physicien allemand.
Puisqu'une date différente prend un temps de déplacement
différent, une date plus éloignée prendra un temps de déplacement proportionnel
à son éloignement.
Par conséquent, le temps de voyage sera limité au
temps de vie du voyageur du temps, à moins de cryogéniser l'aventurier.
Si le déplacement dans le temps prend le même
temps pour chaque époque, cela signifie que chaque époque est située à égale
distance dans l'hyperespace par rapport à l'espace du voyageur; il y a donc une
infinité d'époques parallèles, tout comme il peut passer une infinité de droites
parallèles en un point dans la géométrie non-euclidienne.
Quel est ce temps de déplacement? Il semble ne
pouvoir être que de
10-43s
En effet, s'il est supérieur, il interdit le
déplacement vers un passé ou un futur éloigné de
10-43s
Si le déplacement ne prend pas de temps, il est
instantané. Or il faut être bien conscient que l'instantanéité implique la
simultanéité, c'est-à-dire que le voyageur du temps, au moment de son départ,
se trouve à la fois à l'époque de départ et à celle d'arrivée. Autrement dit, à
cet instant, il se différencie dans l'espace, démultiplication avec un
exemplaire dans l'espace contemporain et un exemplaire dans l'espace passé ou
futur.
La question est: l'exemplaire de l'espace
contemporain persiste-t-il ou disparaît-il après le déplacement? S'il doit
disparaître, c'est le plus vite possible, soit après
10-43s
Logiquement, puisque le temps ne peut être
découpé en deçà de cette limite, la vitesse du mouvement intensif ??? est de
10-43s
Le philosophe David Lewis explique l'écart de
temps entre le départ et l'arrivée du voyageur du temps, par exemple mettre 10'
pour voyager de 5 siècles, par l'existence de deux types de temps: le temps
personnel, ce que Issac Asimov appelle le physio-temps, et le temps extérieur,
le temps de l'histoire, ou plutôt de l'univers pris dans son mouvement
d'inertie. Or, l'image du train pour figurer l'univers ne nous a-t-elle pas
appris que le temps du train et celui de ses passagers étaient un seul et même
temps?
Les paradoxes
-------------
Le plat de résistance de cet essai, le nœud
gordien, l'équation au nombre inconnu d'inconnues, le dédale à l'issue
hypothétique.
C'est le lieu et le moment d'assembler les pièces
du puzzle, de sortir du labyrinthe, de résoudre le casse-tête, de décoder les
hiéroglyphes, de déchiffrer la partition, de trouver la solution de l'énigme,
de faire échec au roi des paradoxes!
préliminaire
------------
On pourrait être tenté de limiter l'analyse des implications de la
possibilité de se déplacer dans le temps à l'hypothèse du voyage dans le futur
car, à première vue, cette possibilité semble moins évidente que celle du
voyage dans le passé. En effet, "il semble plus facile de concevoir que ce
qui a déjà été soit encore, que ce qui n'a pas encore été soit déjà",
selon la célèbre formule de Blaise Pascal cherchant à convaincre l'incrédule de
la vérité de la Résurrection du Christ. Même si Jacques Goimard, dans sa
présentation de l'anthologie de nouvelles sur le voyage dans le temps, écrit:
"Nous commencerons par quelques voyages dans le futur. C'est ce qu'il y a
de moins compliqué...". Il fait allusion aux paradoxes qui découlent du
déplacement dans le passé, pas à la possibilité même du voyage.
Mais pour Paul Watzlawick, dans "La réalité de la réalité",
le voyage dans le passé semble plus paradoxal que dans le futur: "Minces
sont les chances de voyager dans le futur. Quant à voyager dans le passé,
c'est, comme nous l'allons voir, une tout autre histoire, dont les heurts avec
notre sens commun et notre vision "normale" de la réalité sont encore
plus étranges". "Une barrière se dresse, celle de la logique voulant
qu'on ne puisse à la fois être ici ou ailleurs", complète Van Herp.
D'ailleurs, pour Alain Saint Ogan et Camille Ducray dans "Le voyageur
immobile", L'atlante surgi du passé ne peut retourner à son époque, le
retour en arrière imposant à un être de se trouver corporellement en deux
endroits différents au même moment - ce qui est logiquement absurde.
Pourtant, on parle de manière intuitive de machine à
"remonter" le temps.
En fait, le voyage dans le passé semble physiquement plus facile que le
voyage dans le futur, mais il pose apparemment plus de problèmes logiques.
C'est aussi ce que semble vouloir dire Lewis Carroll dans Sylvie et
Bruno: "Souvenez-vous de la montre carrée du professeur. Ceci est une
montre étrangère... qui a cette propriété particulière de ne pas marcher avec
le temps, mais le temps marche avec elle. La faire aller de l'avant, en avance
dans le temps réel, est impossible; mais je puis la ramener en arrière de près
d'un mois".
Soit l'expérience de Brown amputée du voyage dans le futur, au grand
soulagement de l'expérimentateur et de ses collègues, dont le cube n'est
plus... amputé de ses manipulateurs, comme nous allons bientôt nous en rendre
compte.
En réalité, nous allons voir que les notions de passé et de futur
perdent toute signification dans un univers où le voyage dans le temps est
possible, et que les paradoxes provoqués par un déplacement dans le passé ou le
futur sont de même nature.
Temps ou voyage dans le temps
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La contradiction fondamentale impliquée par la
possibilité de se déplacer dans le temps concerne la possibilité même du voyage
dans le temps. Démonstration:
Un instant tire son identité de la position qu'il
occupe dans un calendrier, de sa démarcation par rapport à un passé et à un
futur, en un mot, de sa "date".
Par contre, nous verrons que la possibilité du
voyage dans le temps implique que toutes les dates du calendrier sont
simultanées. La simultanéité des différentes dates du calendrier implique que
"passé", "présent" et "futur" sont contemporains;
l'instant perd donc sa position spécifique dans le calendrier; il perd son
identité. Par conséquent, il semble impossible de déterminer "où" et
"quand" se situe l'époque à laquelle on veut se rendre; on ne peut
donc s'y rendre.
Il semble que temps et voyage dans le temps
s'excluent mutuellement. Si le voyage dans le temps est possible, le temps
n'existe plus car il est dénaturé. Et la métaphore de la "ligne du
temps" n'est sans doute pas pour rien dans cette dénaturation, elle a même
probablement donné du poids à l'idée de voyager dans le temps puisqu'elle étale
la durée et rend accessible d'un seul coup d'œil n'importe quel instant du
passé et du futur. La possibilité du voyage dans le temps tue le temps en
rendant toutes les époques simultanées, autrement dit, la possibilité du voyage
dans le temps implique la perte d'identité du temps - le temps perd ses
repères; ce qui a pour conséquence paradoxale de rendre sans signification
l'hypothèse de la possibilité d'un déplacement dans le temps.
On comprend mieux pourquoi la possibilité du
déplacement dans le temps n'est pas seulement d'actualité, mais "est"
l'actualité. Toutes les dates de l'histoire de l'univers sont
"actuelles" quelque part!
Ce paradoxe est la vraie "mère des
paradoxes" liés au déplacement dans le temps, selon l'expression du
physicien L.M. Krauss dans "La physique de Star Trek", mais Krauss
désignait par là la réaction en chaîne temporelle qui provoque la destruction
de la vie sur terre dans le meilleur épisode de la série "Star Trek: the
next generation". Or, pour être détruite, la vie doit déjà exister, merci
La Palisse. Dans le cas qui nous occupe, l'univers, donc la vie, n'a même pas
l'occasion d'exister puisque la possibilité du déplacement dans le temps contredit
son existence.
Le voyage même
--------------
Mais postulons malgré tout la possibilité
d'identifier une époque du passé et de l'avenir et de nous y rendre. Dès lors,
comme le suggère J. Van Herp, "Le tout
premier paradoxe n'est-il pas le voyage dans le temps lui-même?". A partir
du moment où l'on accepte la coexistence du temps et du voyage dans le temps,
se pose la question du "décollage" du présent pour atteindre le passé
ou le futur. On pense au paradoxe du mouvement de Zénon: de la même façon
qu'Achille démarre mais ne parvient jamais à rattraper la Tortue, le voyageur
du temps quitte son époque mais n'atteint jamais sa destination car son
achronissage provoquerait immanquablement un paradoxe.
Les frères Bogdanoff affirment que "Tout
déplacement vers le passé est à l'origine d'un paradoxe, même si ce paradoxe
n'est pas apparent". Ils auraient pu étendre l'observation au déplacement
dans le futur puisque le futur, actuellement réalisé, comme nous l'avons vu et
le verrons, est le passé d'un futur ultérieur.
Simple présence
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En admettant que le déplacement dans le temps ne
soit pas auto-contradictoire, se pose tout de même le problème de la simple
présence d'un voyageur du temps dans une autre époque que la sienne. Ainsi, Isaac
Asimov, dans "La fin de l'éternité", assume les conséquences du
voyage dans le temps: "plus d'une fois, il lui apparut que sa propre
présence dans ce siècle, en tant qu'individu venu d'une autre époque, pouvait
faire dévier le cours de son histoire. Si sa simple présence, qui constituait
un élément perturbateur, pouvait exercer une influence décisive à quelque point
clef, une autre séquence de probabilités deviendrait réelle...". C'est une
autre façon d'exprimer la réalité de la sensibilité d'un système à ses
conditions initiales.
Excès ou manque de matière
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"A cet instant même, il le savait, un
déserteur partait pour le passé. Une vie était soustraite du présent. Et la
masse? Se conservait-elle? Les renseignements sur la masse planétaire ne
tenaient aucun compte de l'éventualité d'une soustraction subite et unique. Une
centaine de kilos ôtés d'un coup aujourd'hui et projetés vers hier...".
(Les déserteurs temporels, R.Silverberg)
La simple présence d'un individu dans une autre
époque que la sienne provoque un autre paradoxe; en effet, cette présence ne
respecte pas la loi de
"conservation de l'énergie", et le paradoxe ne se limite pas à
l'époque d'arrivée, où apparaît un excès de matière, mais concerne aussi
l'époque d'origine, où le départ du voyageur du temps laisse un trou
symétrique. En effet, le déplacement du voyageur du temps implique sa
disparition absolue de son époque d'origine et son apparition absolue dans son
époque de destination, comme s'il n'avait jamais existé dans la première et
existé depuis toujours dans la seconde.
Robert Silverberg propose une solution à ce
problème: extraire de l'époque investie, pour la ramener à l'époque de départ,
une masse ou une énergie équivalente à celle qui effectue le déplacement.
Néanmoins, cette situation n'est qu'une extension
du problème plus général de la présence du même individu à deux endroits
différents en même temps, et même à autant d'endroits différents qu'il effectue
de sauts dans le temps. Concrètement, si nous avons découvert les restes d'un
pharaon, comment peut-il se trouver bien vivant "ailleurs à un autre
moment"? La présence d'un individu à une autre époque que la sienne
constitue un anachronisme, une "faute contre la chronologie".
La sensibilité aux conditions initiales
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Mais ce n'est pas tout. Pour illustrer le
phénomène de sensibilité d'un système à ses conditions initiales, les
météorologues ont l'habitude de dire qu'"un battement d'ailes de papillon
dans l'hémisphère nord peut provoquer un ouragan dans l'hémisphère sud".
Que dire de l'influence d'un voyageur temporel? Par sa simple présence, par sa
seule respiration, il peut bouleverser son environnement? Nous avons vu que sa
simple présence provoque dans l'époque investie un supplément de matière,
d'énergie; l'utilisation de cette énergie peut déclencher des bouleversements
événementiels à long terme.
La simple présence d'un individu dans une autre
époque que la sienne constitue donc aussi un paradoxe parce qu'elle peut avoir
une influence chaotique à long terme, ne fût-ce qu' à travers le simple souffle
de la respiration du voyageur ou si, par mégarde, il écrase un papillon, comme
le fait le touriste du temps Eckels dans la nouvelle "Un coup de
tonnerre" de Ray Bradbury. Soulignons le clin d'œil de Bradbury, qui fait
écraser par Eckels, son anti-héros, le papillon dont le battement d'ailes, pour
les météorologues, peut provoquer un ouragan à l'autre bout de la terre. Avec
Bradbury, ironie du sort, c'est l'incapacité du papillon à battre des ailes qui
provoquera un ouragan temporel.
Ray Bradbury est un écrivain célèbre pour ses
"Chroniques martiennes" et les nombreux scénarios qu'il a écrit pour
le cinéma et la télévision. "Un coup de tonnerre" est une nouvelle
qui est devenue une référence incontournable lorsque l'on évoque le thème du
voyage dans le temps, car Bradbury y développe une conséquence possible
importante du déplacement dans le temps: l'amplification d'un acte insignifiant
au point de modifier le cours du temps de manière significative. Le récit
repose sur le thème de l'exploitation du voyage dans le temps à des fins
commerciales.
En 2055, une agence de voyages dans le temps
organise une chasse au Tyrannosaure, le Lézard du Tonnerre, au crétacé.
"Mais les amateurs d'émotions fortes ne sont pas conscients que le sort du
moindre insecte préhistorique est lié à celui des milliards d'individus qui
vivent au XXIè siècle? Un seul faux pas et le cours de l'histoire basculerait,
bouleversant le destin de l'humanité...".
C'est évidemment l'erreur que va commettre
Eckels, un des riches touristes de l'expédition, en écrasant un papillon du
crétacé. Un battement d'ailes de papillon dans l'hémisphère nord peut provoquer
un ouragan dans l'hémisphère sud, amplifiant l'extrême sensibilité aux
conditions initiales des phénomènes atmosphériques, comme le suggèrent les
théories du chaos; le papillon écrasé au crétacé provoquera un changement de
l'histoire au XXIè siècle. "Ecraser une petite plante de rien du tout peut
avoir des conséquences incalculables. Une petite erreur ici peut faire boule de
neige et avoir des répercussions disproportionnées dans soixante millions
d'années. Evidemment, notre théorie peut être fausse. Peut-être n'avons-nous aucun
pouvoir sur le temps; peut-être encore le changement que nous provoquerions
n'aurait-il lieu que dans des détails plus subtils... Mais tant que nous
nageons dans l'incertitude sur la tempête ou le léger frémissement que peut
créer notre incursion dans le Temps, nous devons être bougrement
prudents", disait Travis, le responsable du groupe, avant le départ de
l'expédition. Travis avait raison. De retour au XXIè siècle, les voyageurs du
temps remarquent d'abord un changement secondaire, une modification de l'orthographe:
"L'écriteau imprimé, sur le mur, celui-là
même qu'il avait lu tantôt, lorsqu'il avait pénétré pour la première fois dans
le bureau. On y lisait:
Soc. La chas à traver les âge
Parti de chas dans le Passé
Vou choisises l'animal.
Nou vou transportons.
Vou le tuez."
Mais il y a plus grave, beaucoup plus grave.
Alors qu'ils étaient partis dans le passé satisfaits de l'élection d'un
humaniste à la présidence des Etats-Unis, les voyageurs du temps ont la
mauvaise surprise de constater à leur retour que la nouvelle version de
l'histoire s'est choisi un dictateur pour diriger le pays de la liberté.
Il s'agit d'un changement symbolique important
car annonciateur d'une nouvelle civilisation, mais on ne peut pas dire qu'il
s'agisse d'un bouleversement fondamental à l'échelle de l'histoire, comme si
Bradbury n'avait pas osé trop nous éloigner de nos cadres de référence.
Ajoutons que la chaîne évolutive reliant les insectes à l'homme étant déjà bien
avancée au crétacé, la perturbation provoquée par la mort du papillon doit
faire partie des éléments circonstanciels de l'histoire de la terre.
Admirons par ailleurs la façon dont Bradbury se
joue des "paradoxes". A la question d'Eckels de savoir si, au cours
de leur descente au crétacé, ils n'auraient pas dû se croiser eux-mêmes en
train de revenir au XXIè siècle, gage de la réussite de l'expédition, le chef
de celle-ci dit: "Ce serait un paradoxe... Le temps ne souffrirait pas un
tel gâchis, la rencontre d'un homme avec lui-même. Lorsque de telles
possibilités se présentent, le Temps fait un écart sur lui-même... Avez-vous
senti la Machine faire un bond juste au moment où elle allait s'arrêter?
C'était nous-mêmes, nous croisant sur le chemin du retour. Nous n'avons rien
vu. Il nous serait impossible de dire si notre expédition a été un
succès..."
Et le tyrannosaure dans tout cela? Il sera abattu
par Eckels et ses compagnons. Or, c'est tout de même un fameux
"papillon", ce dinosaure! Sa mort doit certainement provoquer de
graves perturbations du temps. Mais Bradbury a tout prévu. Il a envoyé Travis
dans le passé pour repérer un tyrannosaure sur le point de mourir et déterminer
le moment exact de sa mort. L'intervention des "chasseurs du temps"
ne provoquera donc pas une modification de l'histoire. Par précaution, Travis
oblige même Eckels, qui entre-temps a écrasé le fameux papillon, à aller
retirer les balles du corps du monstre, pour ne pas laisser traîner au crétacé
des objets anachroniques.
Le "coup de tonnerre", c'est d'abord
celui que provoque l'apparition du tyrannosaure. Mais c'est aussi celui de la
carabine de Travis, le chef de l'expédition, au moment où il appuie sur la
gâchette pour abattre Eckels. Car à cause de lui, l'expédition fut un échec
Pour Isaac Asimov, dans "La fin de
l'Eternité", une modification du passé aura des effets qui s'amplifieront
avant de s'atténuer peu à peu: "Les répercussions s'étendirent plus loin, par
vagues successives, atteignirent leur maximum au deux mille quatre cent
quatre-vingt unième siècle, c'est-à-dire vingt-cinq siècles après
l'intervention. L'intensité du Changement de Réalité déclina ensuite. Les
Théoriciens établirent qu'à aucun moment, dans la suite infinie des siècles, il
ne deviendrait égal à zéro, mais, cinquante siècles après l'intervention, il
était devenu trop petit pour être détecté par l'ordinateur le plus perfectionné
et c'était là sa limite pratique". Au fond, on ne voit là rien que de très
naturel, mais qu'aucun auteur n'avait encore mis en évidence d'une façon aussi
nette, même si René Barjavel et Poul Anderson font allusion à la
"plasticité" du temps.
Tremblements de temps
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En quelque sorte, un paradoxe temporel peut
provoquer un "tremblement" de temps. C'est le cas dans
"Millenium", un film de… Les terriens du futur font des incursions
dans le passé et enlèvent des personnes qu'ils utilisent pour se perpétuer car
eux-mêmes ne peuvent plus procréer; ce sont tout de même des raisons plus
louables que celles des extraterrestres de Timemaster. Mais au cours d'une
mission, une des voyageuses du temps perd son arme. Il s'agit d'aller la
récupérer. C'est l'occasion pour la chef de mission de tomber amoureuse de
l'enquêteur qui essaie de déterminer les causes d'un crash aérien.
Mais la situation s'aggrave. Le docteur Meyer,
seul rescapé du crash aérien, a trouvé une preuve de l'incursion de voyageurs
temporels dans notre présent.
Un tremblement de temps de force infinie se
produit dans le futur lorsqu'il se suicide, à cause du paradoxe que crée sa
mort six ans trop tôt.
Savourons la profonde pensée philosophique du
maître des temps futurs tandis que son univers est en train de disparaître:
"Ce n'est pas la fin, ce n'est pas le début de la fin, c'est la fin du
début".
Le sommet: la mère des paradoxes dans "All
good things" de Star Trek
Les modifications volontaires
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Revenons au classique des classiques, "La
machine à explorer le temps", et interrogeons-nous avec les amis du
narrateur sur les subtilités du déplacement dans le temps. Le héros de Wells
fait une démonstration avec un modèle réduit de sa machine, l'envoyant d'abord
dans le futur proche, puis dans le passé. Mais lorsque la mini machine va dans
le futur, pourquoi ne la voit-on pas au présent, évoluant le long de sa ligne
d'univers? Et dans le passé, pourquoi les amis du héros ne l'ont-ils pas vue
avant que le futur voyageur du temps ne l'apporte dans la pièce? Un invité
suggère que la machine se déplace peut-être si vite dans le temps qu'elle en
devient invisible: "Nous ne pouvons pas plus voir ni apprécier cette
machine que nous ne pouvons voir les rayons d'une roue lancée à toute vitesse
ou un boulet lancé à travers l'espace. Si elle s'avance dans le Temps cinquante
fois ou cent fois plus vite que nous, si elle parcourt une minute pendant que
nous parcourons une seconde, l'impression produite sera naturellement un
cinquantième ou un centième de ce qu'elle serait si la machine ne voyageait pas
dans le temps. C'est bien évident".
Mais qu'en est-il quand le cube s'arrête?
Si on n'en a pas souvenir le lundi sur la table,
comment, le mardi, pourrait-on l'envoyer à lundi? Et si, mardi, on va le déposer
sur la table le mercredi, et que, de retour le mardi avec le cube, on le
détruit, que se passe-t-il mercredi?
Première possibilité: le temps propre du cube se
poursuivant, le cube est détruit dans son temps propre après avoir été dans le
futur. Il apparaîtra donc subitement et disparaîtra subitement dans le futur.
C'est après, seulement, qu'il sera détruit, mais dans le passé. Tout ceci dans
un déterminisme absolu.
Deuxième possibilité: au moment où le cube est
détruit, l'univers se démultiplie en deux branches, l'une avec le cube sur la
table le mercredi, l'autre sans le cube.
Troisième possibilité: au moment où le cube est
détruit, l'univers subit le même sort dans un élan de solidarité logique.
Quatrième possibilité: il persiste simultanément
et comme en surimpression deux mercredi, l'un avec le cube, l'autre sans lui.
Nous développerons plus loin ces quatre issues possibles d'un déplacement dans
le temps.
Star Trek
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Deux épisodes de Star Trek nous offrent l'occasion
d'illustrer les bouleversements de l'histoire provoqués par l'intervention d'un
voyageur du temps dans le passé.
Star Trek est une série culte des années 70 et
80. "Contretemps" est considéré comme le meilleur épisode de la
première époque de la série.
Le vaisseau Enterprise du commandant Kirk subit
une "sorte de décalage dans le temps". Le vaisseau est secoué, le
docteur Mac Coy s'injecte par inadvertance un produit qui le fait délirer et le
rend paranoïaque. Il se téléporte alors en plein centre des perturbations
chronologiques. Kirk, Spock et quatre membres de l'équipage le poursuivent sur
une planète où ils découvrent une sorte d'arche à la source des perturbations.
Evoquant le cercle, cette entité dit d'elle-même: "Je suis mon commencement
et je suis ma fin. Je suis le gardien de l'éternité". Depuis tout temps,
l'arche, ni machine ni être vivant, attendait qu'on lui pose une question.
Spock comprend qu'il s'agit du temps en personne, une porte ouverte sur
d'autres temps et d'autres dimensions. Et effectivement, l'équipage peut voir
sur une sorte d'écran invisible l'arche faire des retours dans le temps par
vagues successives. Elle montre à Kirk et ses hommes des images de millions de
millénaires en arrière, et leur ouvre une porte sur leur propre passé, s'ils
désirent le connaître. C'est l'instant que choisit Mac Coy pour traverser la
porte. Le Commandant Kirk voudrait alors revenir un jour avant la piqûre
accidentelle du docteur, mais le temps défile trop vite pour arriver à un
moment aussi précis. L'arche ne peut rien changer à cette vitesse car elle a
été "conçue" (???) ainsi. "C'est un fait accompli, voilà
tout", dit Kirk avec philosophie en parlant de la piqûre de Mac Coy. Mais
le problème, c'est que "Mac Coy est dans ce qui a été" et qu'il a
modifié le futur en intervenant dans le passé, laissant ses compagnons perdus
dans l'univers. "Votre vaisseau, l'endroit d'où vous venez et ce que vous
avez connu, tout cela est effacé". En effet, Kirk n'arrive plus à
contacter son vaisseau alors que la radio est en parfait état de marche, tout
simplement parce que le vaisseau n'existe plus dans ce nouveau présent.
"Tout s'arrête aujourd'hui. Il n'y a ni passé ni futur. Pour vous, le
temps n'existe plus", dit l'arche. Une seule solution pour Kirk et Spock,
traverser le miroir du temps. Ils atterrissent à une "époque de barbarie
de l'histoire de l'Amérique". S'ils réussissent à empêcher Mac Coy
d'intervenir dans l'histoire, ce sera comme si rien ne s'était passé.
L'époque de barbarie où ils arrivent, c'est l'année
1929. D'où ils viennent? "Coefficient espace-temps indéterminé", note
Kirk dans son journal de bord. Après avoir volé des vêtements qui les rendent
moins excentriques, Spock et Kirk sont accueillis par la responsable d'une
pension pour sans-abri qui leur donne un peu de travail. L'ironie veut qu'elle
ait une fine intuition et prédise la conquête de l'espace par les hommes; elle
va même jusqu'à dire à Kirk et Spock qu'ils sont "anachroniques".
Tandis que Spock met au point un intercepteur de mémoire, Kirk flirte avec
Ellen Killer et en tombe amoureux. Mais Spock découvre qu'Ellen est le point de
jonction chronologique avec le docteur Mac Coy. Il comprend aussi que Mac Coy
sauvera Ellen Killer de la mort, car elle rencontrera le président des Etats-Unis
6 ans plus tard, et le convaincra de ne pas faire intervenir les USA dans une
seconde guerre mondiale qu'Hitler remportera. En fait, Killer était à la tête
d'un mouvement pacifiste qui a convaincu le président de ne pas intervenir dans
le conflit et c'est ce qu'a permis Mac Coy en empêchant Killer d'être renversée
par une voiture. C'est donc avec le plus grand désespoir que le Commandant Kirk
empêchera le docteur de sauver Ellen, afin de rétablir le cours normal de
l'histoire. Aussitôt, Kirk, Spock et Mac Coy retournent à leur époque.
"Vous n'avez pas été absents longtemps", dit l'équipage. Cet
excellent scénario est dû à l'écrivain Harlan Ellisson.
Star Trek: The Next Generation (La nouvelle
génération), se conclut par deux épisodes (177-178) "Toutes les bonnes
choses ont une fin", qui font la fierté de leurs scénaristes.
Picard, le nouveau commandant de l'Enterprise,
est confronté à lui-même et doit voyager dans le présent, le passé et le futur
pour empêcher la destruction de l'univers.
Il s'agit d'une des nombreuses histoires où, au
cours d'un même épisode, le personnage investit passé, présent et futur. Mais
cette histoire-ci est plus originale que les autres. Cet épisode contient,
selon l'expression de L.M. Krauss dans "La physique de Star Trek", la
"mère de tous les paradoxes": au même endroit, à différentes époques,
l'"Enterprise" explose, ce qui provoque une réaction en chaîne dans
le temps qui détruit la vie sur terre. En effet, le commandant Picard déclenche
une réaction en chaîne d'événements qui se propagera à rebours dans le temps et
détruira non seulement ses propres ancêtres, mais toute vie sur terre. C'est
"l'exemple ultime d'un effet produisant une cause". Admirons le clin
d'œil de Krauss à la version américaine, due à Kip Thorne, collègue de Krauss,
du paradoxe du grand-père de Barjavel, le paradoxe du "matricide":
dans "All good things", ce n'est pas la destruction de la mère qui
crée le paradoxe, c'est la "mère des paradoxes" qui provoque la
destruction de l'univers.
Nous avons ici un nouvel exemple des immenses
possibilités qu'offre le thème du déplacement dans le temps.
Signalons que la série télévisée a donné
naissance à une série de longs métrages dont deux, "Retour sur terre"
et "Premier contact", exploitent le thème du déplacement dans le
temps de l'Enterprise et de son équipage.
La rencontre avec soi-même
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"Ce serait un paradoxe... Le temps ne
souffrirait pas un tel gâchis, la rencontre d'un homme avec lui-même. Lorsque
de telles possibilités se présentent, le Temps fait un écart sur
lui-même...". ("Un coup de tonnerre", R. Bradbury)
Le degré d'évidence du caractère paradoxal du
déplacement dans le temps augmente encore dans la situation du voyageur du temps
qui se rencontre lui-même, et acquiert par là une connaissance de l'avenir qui
ne cadre pas avec la progression normale du réel. Nous verrons que cette
connaissance joue un rôle déterminant dans la manifestation de la
"surimpression temporelle". Ecoutons Isaac Asimov qui a bien résumé
la situation: "Prenez un cas plus vraisemblable et plus facilement
analysable et considérons l'homme qui, dans ses voyages à travers le Temps, se
rencontre lui-même, et les quatre possibilités dans lesquelles un tel acte peut
se produire. Appelons le premier individu dans le physio-temps: A, et l'autre
B. Première possibilité: A et B peuvent ne pas se voir et ne rien faire qui
puisse les affecter mutuellement de façon significative. Dans ce cas, ils ne se
sont pas réellement rencontrés et nous devons écarter ce cas comme ne
présentant aucun intérêt. Ou B, le second individu, peut voir A alors que A ne
voit pas B. Ici non plus, aucune conséquence sérieuse ne doit être envisagée. B
voyant A, le voit dans une position et engagé dans une activité dont il a déjà
connaissance. Rien de nouveau n'est impliqué. La troisième et la quatrième
possibilités sont que A voit B, alors que B ne voit pas A, et que A et B se
voient l'un l'autre. Dans chaque cas, le point important est que A a vu B;
l'homme à un premier stade de son existence physiologique se voit lui-même à un
stade ultérieur. Notons qu'il a appris qu'il sera vivant à l'âge apparent de B.
Il sait qu'il vivra assez longtemps pour accomplir l'action dont il a été le
témoin".
Jusque là, pas d'autre paradoxe qu'une
démultiplication encombrante du voyageur, et une infraction à la loi de
conservation de l'énergie, ce qui n'est déjà pas si mal.
"Maintenant, un homme connaissant son futur,
même dans les moindres détails, peut agir suivant cette connaissance et, par
conséquent, il change son futur. Il s'ensuit que la Réalité doit être changée
de façon à ne pas permettre à A et B de se rencontrer ou, tout au moins,
d'empêcher A de voir B. Alors, tant que rien ne peut être détecté dans une
Réalité rendue non réelle, A n'a jamais rencontré B. De même, dans tout
paradoxe apparent du voyage dans le Temps, la Réalité change toujours de façon
à éviter le paradoxe et nous en arrivons à la conclusion qu'il n'y a pas de
paradoxe dans le voyage dans le Temps et qu'il ne peut y en avoir aucun".
Mais il paraît difficile d'empêcher toute
rencontre d'un voyageur du temps avec lui-même. Les moyens de l'Eternité ne
semblent pas être à notre portée. Et de toute façon, nous verrons que toute
intervention d'un voyageur du temps crée une perturbation aussi radicale que
celle que l'on rencontre dans le paradoxe du grand-père.
Les bonds de Saint-Menoux, le "voyageur
imprudent" de Barjavel, dans le
passé en offrent une belle illustration.
Lors d'un retour dans un passé assez récent, à la
Belle Epoque, Saint-Menoux agit sous le masque du "Diable Vert",
ainsi que l'a nommé la presse de l'époque. Les exploits de ce cambrioleur
fantôme sont donc rapportés par la presse, ce qui provoque l'apparition subite
en 1942, soit quelques années plus tard, d'un tas d'ouvrages, de l'essai au
roman de gare, qui ont pour sujet notre héros et qui, et c'est cela l'intérêt
de l'anecdote, n'existaient pas en 1942 avant que Saint-Menoux n'effectue son
bond dans le passé. Le plus remarquable, c'est que Barjavel pousse la logique
jusqu'à signaler des modifications dans le contenu de ces ouvrages issus du
néant, en fonction des nouveaux bonds dans le passé de Saint-Menoux et des
nouveaux forfaits du "Diable Vert". Lors d'une de ses incursions dans
le passé, Saint-Menoux va se rencontrer lui-même et se parler. Cette rencontre
est l'occasion pour nous de développer une conséquence inattendue de la
possibilité du déplacement dans le temps: la surimpression infinie, ou mise en
abîme temporel, qui s'applique à n'importe quel saut dans le temps. Dans le
récit de Barjavel, le moment où Saint-Menoux se rencontre lui-même a déjà
existé sans que Saint-Menoux se rencontre lui-même. Cela signifierait que le
saut dans le temps ne constitue pas une boucle depuis toujours et à jamais
déterminée où Saint-Menoux s'est toujours déjà rencontré et n'a jamais été seul
à la date en question. Le voyageur du temps garde son libre-arbitre. Mais si
l'univers ne se démultiplie pas à chaque apparition d'un voyageur temporel à la
date en question, le prix à payer pour cette liberté est une superposition de
tous les retours dans le temps au même moment que doit effectuer le voyageur du
temps ou d'autres voyageurs du temps. Nous développerons plus longuement cette
idée dans la section suivante.
Une autre anecdote a son importance: Saint-Menoux
loge dans une chambre en face d'un immeuble qu'il trouve horrible. Cet immeuble
a été dessiné par l'architecte Michelet, voisin de chambre de Saint-Menoux et
individu insupportable. Lors d'une de ses actions, le Diable Vert empêche le
mariage des parents de Michelet. De retour en 1942, Saint-Menoux a le plaisir
de voir que Michelet n'existe pas, mais le désespoir de voir que l'immeuble est
encore solidement ancré sur ses fondations. La plasticité du temps semble donc
avoir ses limites - est-ce une contradiction? Le bâtiment existe toujours alors
que l'architecte qui l'a conçu n'a jamais existé. Au fond, on peut voir là une
réponse à la situation qui constitue le clou du récit de Barjavel: la tentative
d'assassinat de Napoléon par Saint-Menoux. Saint-Menoux décide effectivement
d'aller régler son compte au bourreau de l'Europe du début du 19è siècle. Mais
il fait écrit pas de chance. Au moment où Saint-Menoux tire sur le petit grand
homme, un soldat passe dans son champ de tir et prend la balle de plein fouet.
Ce ne serait pas encore trop grave pour notre héros maladroit s'il ne s'avérait
que le soldat en question est son ancêtre. Le corps de Saint-Menoux commence
alors à osciller entre l'être et le non-être au cours de l'agonie de son aïeul.
Pendant ce temps, un siècle plus tard, le souvenir de Saint-Menoux s'efface peu
à peu de la mémoire de sa fiancée Annette. Saint-Menoux n'a jamais existé!
L'histoire est finie.
Dans "Amours croisées", un épisode de
la série "Code Quantum", Sam veut enfreindre la règle n°1, qu'il a
lui-même édictée, du programme Quantum: le voyageur du temps ne devra tirer
aucun avantage de sa position pour améliorer ou détériorer sa vie. Le désir de
(re)conquérir plus tôt dans le temps, le cœur de celle qu'il aurait dû épouser
quinze ans plus tard, lui fait vite oublier ce principe, et nous rend le
personnage sympathique.
Surprise, surprise
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La rencontre d'un voyageur avec lui-même peut
avoir d'autres implications paradoxales encore, si l'on n'y prend garde. Ainsi,
contrairement à ce que nous laisse croire la réaction de Jennifer, la petite
amie de Marty, dans "Retour vers le futur", la version future du
voyageur du temps ne doit pas être surprise de se rencontrer elle-même, puisque
cette rencontre fait partie de son passé. Par contre, le visité, à moins de
manifester un flegme tout britannique, DOIT être surpris de se rencontrer
lui-même.
Les actions incohérentes
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Abordons à présent des situations apparemment
plus dramatiques, celles où le voyageur du temps cherche sciemment à modifier
le cours des événements.
Dans le passé
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"Note: Maudick prend la machine et va dans
le passé. Il détraque l'ordinateur, donc la machine ne marche pas et n'a jamais
pu l'emmener dans le passé. Mais alors, il n'a évidemment pas pu détraquer
l'ordinateur et la machine marche parfaitement, l'emmène dans le passé où il
endommage l'ordinateur etc."
(Les méandres du temps)
Dans "First Time Machine", de Fredric
Brown, le docteur Grainger montre sa machine à trois amis. L'un d'eux l'utilise
pour remonter soixante ans en arrière et tuer son grand-père, qu'il hait, alors
que celui-ci n'est encore qu'un enfant. L'histoire se termine soixante ans plus
tard avec le docteur Grainger présentant sa machine à "deux" amis.
C'est aussi l'issue que donne Barjavel à son
récit "Le voyageur imprudent". Rappelons-nous que le personnage
Saint-Menoux retourne dans le passé avec l'intention de tuer Napoléon
Bonaparte; mais il se trompe de cible, abat son propre aïeul et est effacé de
l'histoire. Mais nous avons vu que Barjavel a approfondi la question dans un
post-scriptum écrit quinze ans après la première édition de son roman:
"Il a tué son ancêtre?
Donc il n'existe pas.
Donc il n'a pas tué son ancêtre.
Donc il existe.
Donc il a tué son ancêtre.
Donc il n'existe pas..."
On ne pouvait mieux formuler le paradoxe provoqué
par un acte incohérent dans le passé. Barjavel y a sans doute gagné l'éternité.
Apprécions l'humour du physicien Kip Thorne,
justifiant le remplacement de l'expression "paradoxe du grand-père"
par l'expression "paradoxe du matricide": "La plus grande partie
de la littérature de science-fiction utilise l'expression "paradoxe du
grand-père" plutôt que "paradoxe du matricide". Probablement
parce que les hommes chevaleresques qui dominent la profession d'écrivain de
science-fiction se sentent plus à l'aise en repoussant le crime d'une
génération et en prenant un homme pour victime". En effet, pourquoi
remonter jusqu'au grand-père alors qu'il nous suffit d'aller éliminer notre
mère avant qu'elle ne nous ait conçu? Mais il y a plus simple encore: il suffit
de faire un bond de quelques minutes dans le passé et de nous tuer nous-même
avant d'effectuer le bond.
Principe de cohérence contre principe d'autonomie
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Les physiciens Xavier Deutsch et Michael Lockwood
ont proposé une variante du paradoxe du grand-père: Sonia, une jeune fille,
remonte dans le temps et provoque une rupture de ses grands-parents avant
qu'ils ne se marient, la grand-mère pensant que son fiancé est fou lorsqu'il
lui affirme qu'il a rencontré une voyageuse du temps: on aboutit à une
impossibilité existentielle, comme c'est le cas pour Saint-Menoux. Mais si
Sonia n'a pas le pouvoir d'agir selon sa propre volonté, c'est-à-dire si une
force ou une volonté invisible l'empêche de séparer ses futurs grands-parents,
son manque de libre-arbitre heurte le sens commun. Autrement dit, pour Deutsch
et Lockwood, ne pas agir dans le passé peut aussi créer un paradoxe.
Selon eux, le paradoxe du matricide, variation du
paradoxe du grand-père, repose en fait sur la violation d'un principe
fondamental en science et pour le sens commun: le principe d'autonomie, soit la
possibilité de faire dans son environnement immédiat tout ce qui est permis par
les lois de la physique. Ce principe est violé par un autre, le principe de
cohérence, selon lequel il faut que les configurations matérielles localement
réalisables soient "globalement" auto cohérentes. Selon ce principe,
le monde extérieur pourrait déterminer nos actes locaux. Sonia peut revenir
dans le passé mais doit respecter le cours du temps passé. Deutsch et Lockwood
imaginent donc que le fait que Sonia révèle à son grand-père qu'elle vient du
futur ne provoque pas la rupture entre ses grands-parents, car la grand-mère
est compréhensive et prend pitié de son fiancé. Mais en faisant parler Sonia à
son grand-père de la même façon que dans la version initiale, Deutsch et
Lockwood la font agir avec libre-arbitre. C'est la grand-mère qui se conforme
au principe de cohérence puisqu'elle épouse le futur grand-père de Sonia malgré
qu'elle le croie fou. Pour plus de cohérence, Deutsch et Lockwood auraient dû
faire taire Sonia; ils disent d'ailleurs: "Il faut que quelque chose
empêche Sonia... de s'écarter du fil des événements qui se sont déjà produits".
Nous aurons l'occasion de revenir sur cette interprétation.
Dans le futur
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Le paradoxe dont il est question ici est le
Paradoxe du puzzle incomplet. Dans "Cherchez le sculpteur", de Sam Mines,
un homme de science construit sa machine à voyager dans le temps, va 500 ans
dans le futur, y trouve une statue de lui qui rend hommage au premier voyageur
dans le temps. Il la ramène à son époque, et elle est ensuite dressée en son
honneur. Elle devait être érigée de son vivant, si bien qu'elle l'attendait
dans le futur. Il devait aller dans le futur pour la ramener. Très bien! Mais
quand et par qui a été réalisée la statue?
Une variante: le paradoxe du savoir anticipé ou
paradoxe de la connaissance, que l'on trouve décrit dans "Comment fut
découvert Morniel Mathaway", analysé par Michael Dummett, philosophe à
l'Université d'Oxford. Un critique d'art du futur va dans le passé et montre à
un peintre les photos de ses chef-d'œuvre, qu'il n'a pas encore peints et qu'il
va se contenter de recopier. Les photos existent parce que copiées sur les
toiles, les toiles existent parce que copiées sur les photos.
Pour Deutsch et Lockwood, le paradoxe de la
connaissance ne présente pas de contradiction, seulement une troublante
création circulaire à partir de rien. N'est-ce pas le cas de l'univers?
Deutsch a proposé une énigme du même calibre: le
voyageur du temps va recopier dans le futur la découverte d'une physicienne
spécialisée en Relativité, retourne dans son époque, a la future physicienne
comme étudiante et lui fournit le document qu'il a ramené du futur, ou lui
suggère la découverte qui la rendra célèbre. D'où vient donc cette découverte?
A qui l'attribuer? A personne. En fait, il s'agit de l'argument du matricide à
l'envers.
Isaac Asimov, dans "La fin de
l'Eternité", a lui aussi illustré le paradoxe de la causalité puisque le
déplacement dans le temps a été inventé au 24è siècle sur la base d'équations
qui ne seront élaborées qu'au 27è siècle, et qui ne pouvaient être développées
qu'en fonction de la réalité du déplacement dans le temps.
Cercle vicieux, boucle infernale
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Les paradoxes du puzzle incomplet et du savoir
anticipé sont presque sublimés dans la "boucle infernale", selon
l'expression de Christian Grenier, décrite par Robert Heinlein dans "Vous,
les zombies".
Robert Heinlein a une formation d'ingénieur. Ses
nouvelles et ses romans ont souvent été primés. Il est reconnu comme l'un des
auteurs qui maîtrisent le mieux les subtilités de la logique et, dans le cas du
déplacement dans le temps, les subtiles infractions à la logique!
Quitte à mettre en scène l'invraisemblable,
autant le pousser jusqu'à son comble. Le héros de la nouvelle d'Heinlein, âgé
d'une trentaine d'années mais dont on ne connaît pas le nom puisqu'il est le
narrateur, s'entretient avec le patron du bar secret réservé aux voyageurs du
temps. Le patron l'envoie quelques décennies dans le passé pour qu'il y fasse
la connaissance d'une jeune fille. Le voyageur du temps poussera le zèle si
loin qu'il en tombera amoureux et la mettra enceinte, avant de repartir dans le
futur. Quant à la jeune fille, peu après l'accouchement, elle subit une
opération qui la transforme en homme. Une fois sortie de l'hôpital, elle
effectue un bond de 20 ans en arrière et dépose son bébé à l'entrée d'un
orphelinat. La situation n'est déjà pas banale, mais le caractère
extraordinaire de l'histoire apparaît à la fin de la longue nouvelle
d'Heinlein, lorsque le lecteur comprend que tous les personnages de l'histoire
sont un seul et même individu!
Autrement dit, le héros d'Heinlein s'entretient
avec lui-même plus jeune dans un bar, et se fait se rencontrer lui-même
lorsqu'il était encore une jeune fille, pour se mettre enceint(e) lui-même et,
une fois subie l'opération du changement de sexe, se déposer lui-même, bébé,
une vingtaine d'années plus tôt, sur le seuil d'un orphelinat. Il peut alors
profiter d'une semaine de repos bien méritée. Nous avons là une belle
incarnation du "serpent Ouroboros, le serpent qui dévore éternellement sa
propre queue, symbole du Grand Paradoxe de la civilisation crétoise.
Pourquoi placer l'apport d'Heinlein à cet
endroit? Parce qu'il est considéré par ses pairs et par nombre de scientifiques
intéressés par le voyage dans le temps, comme celui qui a montré la pertinence
de l'idée du voyage dans le temps. La situation qu'il décrit est l'inverse
exact de celle que rapporte Barjavel à la fin du "Voyageur
imprudent". Au contraire de Saint-Menoux, le héros d'Heinlein fait tout
pour assurer ses arrières.
Le comble du comble, c'est d'imaginer que
l'humanité entière est un seul et même individu, un Adam du futur venu dans le
passé pour se démultiplier à l'infini. De quoi donner mal aux côtes.
Petit test de compréhension en passant: quel est
le sexe du bébé abandonné par son père-mère?
Le film "Le Cavalier du temps perdu" a
pour mérite de présenter un inceste anachronique: le héros couche avec sa
grand-mère. Il pourrait donc être son propre grand-père. Cet inceste révélé
dans la dernière séquence du film est le seul véritable intérêt d'un film de
série "h", et il faut reconnaître qu'il fait bien pâle figure à côté
du tour de force du héros de la nouvelle d'Heinlein.
Gammes
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"En fait, je suis venu du futur, c'est
simple... et mes amis aussi, mais c'est un futur antérieur... et à cause d'un
transfert imparfait, nous voilà dans votre présent... mais le passé, pour
nous!" ("L'horloger de la comète", Spirou et Fantasio, par Tome
et Janry)
Avant d'aborder la pièce de résistance de cet
essai, soit l'étude et les tentatives de résolution des paradoxes liés au
voyage dans le temps, il convient de répéter ses gammes, d'envisager toutes les
possibilités ouvertes par cette perspective.
Cloc
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Cloc est un petit personnage de bande dessinée
qui passe son temps à voyager dans le passé et le futur.
Disons que Cloc décide qu'à 10h, il ira se voir à
12h. Il arrive à 12h, ils sont deux, Cloc10 + Cloc10+2. Puis Cloc revient à...?
Quand au fait? Il faut bien qu'il revienne en arrière pour atteindre 12h et
voir surgir son double Cloc10. S'il revient à 10h, il se rencontre lui-même au
moment du départ. Son départ et son retour sont simultanés. N'y aura-t-il pas
court-circuit causal, temporel? S'il revient avant 10h, il se rencontre
lui-même avant son départ. Dans ce cas, il serait de retour avant de partir.
S'il revient après 10h, il y a un trou temporel entre 10h et l'heure de retour.
Période pendant laquelle le héros n'existe pas dans son époque d'origine, mais
en double dans celle d'arrivée. On peut imaginer une infinité de variantes plus
subtiles les unes que les autres, mais quoi qu'il en soit, à son retour, le
héros a connaissance de ce qui va lui arriver à 12h.
A 12h, il voit surgir le lui de 10h qui
retournera à 10h05', qui à 12h verra surgir le lui de 10h qui retournera à
10h05'. Si cette boucle n'est pas définitivement fixée, comme le suggèrent
Xavier Deutsch et Michael Lockwood, cela veut dire qu'une infinité de héros
parcourront la boucle du temps et s'en échapperont. Ici, il ne s'agit même pas
de préserver le libre-arbitre, mais le "mouvement" du temps.
On peut imaginer Cloc retourner aux premiers
temps de l'univers, ou plutôt dans le vide absolu qui l'a précédé, et provoquer
une explosion formidable qui met en route la création.
On peut imaginer Cloc s'engendrant lui-même après
s'être fécondé, ou Cloc plus jeune que son fils.
On peut aussi imaginer Cloc se faire préfacer un
ouvrage par Jésus, Pascal, Newton, Mozart, Shakespeare ou une célébrité du
futur dont il aura écrit la biographie.
On peut imaginer que Cloc revienne infiniment au
même endroit au même instant, ou même qu'une infinité d'individus reviennent au
même endroit au même instant, générant un encombrement phénoménal.
Un seul et même paradoxe
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En conclusion, on peut dire que tous les
paradoxes liés au déplacement dans le temps constituent un seul et même
paradoxe.
Les conséquences du paradoxe du matricide ne sont
qu'une extension des perturbations provoquées par la sensibilité d'un système à
ses conditions initiales; peu importe que j'intervienne moi-même dans ma propre
chaîne généalogique - ou chaîne causale de manière plus générale - en tuant mon
grand-père avant qu'il n'ait rencontré ma grand-mère, ou ma mère avant qu'elle
ne m'ait conçu, les conséquences seront identiques si c'est un autre que moi
qui tue mon grand-père ou ma mère. Par conséquent, toute intervention minime,
comme le fait d'écraser un papillon, peut s'assimiler à l'élimination d'un
élément d'une chaîne causale.
De la même façon, le paradoxe de la connaissance
n'est qu'une variante du paradoxe du matricide, on l'appelle d'ailleurs aussi
paradoxe de la causalité; l'œuvre d'art et le fils sont tous deux en défaut
d'origine, sans cause, comme issus du néant. En apportant du futur une
information, une création qui ne s'est pas encore produite dans le passé, et en
incitant l'artiste ou l'auteur à "copier" le modèle, le voyageur du
temps "tue" le créateur de l'œuvre; en ne lui permettant pas de la
créer réellement, il tue le père pour ne laisser qu'un être sans lien réel avec
l'œuvre: parricide ou matricide. Allons jusqu'au bout du raisonnement en
remontant à la source des paradoxes. La plus belle confirmation de l'unité des paradoxes
est fournie par le paradoxe du déplacement-même dans le temps. C'est la
distinction d'un passé, d'un présent et d'un futur qui donne leur identité aux
époques, et qui donne un "sens" et un "intérêt" à la
question du déplacement dans le temps. Or la possibilité du voyage dans le
temps implique une perte d'identité des époques. Et si un instant perd son
identité, la question du voyage dans le temps n'a plus de sens. Par conséquent,
la possibilité du déplacement dans le temps infirme la possibilité du déplacement
dans le temps; nous avons la version fondamentale du paradoxe du matricide, et
la confirmation que celui-ci apparaît parce que l'on réintroduit les lois de la
logique après les avoir enfreintes.
Xavier Deutsch et Michael Lockwood attendaient un
argument définitif sur l'impossibilité du voyage dans le temps! Doit-on
considérer qu'il est arrivé?
Conséquences démonstrations solutions
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Restons optimistes. Notre hypothèse de travail reste
celle de la possibilité du déplacement dans le temps à volonté, à n'importe
quel instant passé ou futur, en conservant son temps propre.
Nous allons démontrer que tout déplacement dans
le temps provoque:
soit un court-circuit temporel
soit un déterminisme absolu
soit une mise en abîme temporel
soit une démultiplication temporelle
Court-circuit
temporel
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Adieu les paradoxes!
A l'instant d'aborder une nouvelle époque, le
voyageur du temps se désintègre dans une collision phénoménale, parce qu'il est
composé d'antimatière.
Le court-circuit temporel constitue sans doute
l'issue la plus radicale du voyage dans le temps; en quelque sorte une
collision temporelle ponctuelle, qui se distingue de la collision temporelle
"absolue" en ce qu'elle ne toucherait que le voyageur du temps et le
lieu et l'instant de son arrivée. Mais justement, que devient le lieu d'impact?
A ma connaissance, aucune œuvre de fiction et
aucune théorie n'envisagent cette possibilité. Il est vrai qu'elle annihile
l'intérêt de la conjecture du déplacement dans le temps. Peut-être malgré tout
peut-on voir la "réaction en chaîne" du fameux épisode de Star Trek
"All good things" comme une approche des conséquences du
court-circuit temporel.
Déterminisme absolu
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La solution la plus simple, en tout cas la plus
économique, au problème des paradoxes provoqués par un voyage dans le temps est
le déterminisme absolu. Mais le prix à payer est élevé: la plus grande liberté
devient peut-être pour le voyageur du temps la camisole la plus solide, la
prison la mieux gardée.
Nous allons en effet "déterminer"
toutes les implications logiques liées à la possibilité de se déplacer dans le temps
à volonté. Pour ce faire, nous allons utiliser le plus bel outil mathématique:
la "Démonstration par l'absurde".
Instantanéité et simultanéité
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"C'est tellement bizarre de penser que les
gens du passé sont réels", dit Marjorie, l'épouse de Renfrew.("Un
paysage du temps", G. Benford)
"Preuve matérielle d'un passé qui n'a pas
encore été vécu... Nos petits cerveaux n'ont pas encore compris que tout existe
à la fois!" ("Rendez-vous à 20h en enfer", une aventure de Luc
Orient par Paape)
Que signifient passé, présent et futur? Ils sont relatifs à l'époque
considérée. Si le voyage dans le temps a un sens, ils n'ont plus de sens,
quoique… Einstein a établi un nouvel absolu.
Imaginons que la possibilité existe de nous retrouver
"instantanément" ou à tout le moins au temps de Planck, c'est-à-dire
en 10-43s, à telle ou telle époque du passé ou de l'avenir. Cela
implique que "simultanément", l'individu est ce qu'il est dans son
époque et ce qu'il doit être ou ce qu'il a été dans l'époque investie, selon
qu'il s'agisse du passé ou de l'avenir, et pour autant qu'il soit question
d'une époque incluse dans l'histoire, le temps d'existence de l'individu. En
effet, l'instantanéité du parcours dans le temps suppose la réalisation effective
et actuelle de tout le passé et de tout le futur. Pour me retrouver en l'an
deux mille à l'instant, il faut qu'actuellement soit réalisé ce qui représente
l'an deux mille, ou plutôt il faut que se réalise l'an deux mille. De même,
pour me retrouver en 1895 à l'instant, il faut que tout ce qui représente le
moment de l'année 1895 que j'investis, soit effectivement quelque part au
moment où je parle, dans notre univers ou dans une autre dimension. Une autre
façon de se rendre compte que tout est déjà réalisé dans l'hypothèse de la
possibilité du voyage dans le temps, est d'imaginer la visite d'un voyageur du
futur qui va dans notre passé, notre présent et la partie de notre futur qui
constitue toujours pour lui le passé. Toutes ces époques sont pour lui
effectivement accomplies.
On peut donc dire qu'à la fois l'individu est,
sera et a été. Pour étendre le mouvement logique, on peut dire que cet individu
"est" simultanément "tout son devenir". En effet, puisque
je peux décider à chaque instant de me retrouver à n'importe qu'elle époque du
passé et de l'avenir, il faut que toutes ces époques existent quelque part
toutes en même temps, car il n'y a aucune raison d'en privilégier une plutôt
qu'une autre. Nous nous trouvons donc dans une situation plus critique encore
que celle qui voyait le voyageur du temps se démultiplier autant de fois qu'il
effectue de sauts dans le temps. Dans ce cas-ci, tout individu existe autant de
fois que l'on peut diviser son temps d'existence, sans même qu'il se déplace
dans le temps.
Isaac Asimov est l'auteur qui a, de la manière la
plus évidente, basé son récit sur "l'étalement" des instants. Il
résout les paradoxes impliqués par le déplacement dans le temps par
l'intervention d'une main extérieure, celle de l'Eternité. Or, cet "être
hors du temps", l'Eternité, est l'expression de la conception classique du
temps en physique: les équations étant indifférentes à la flèche du temps, on
peut connaître tout le passé et tout le futur. Il semble donc que le thème du "voyage
dans le temps" soit né de la "négation" du temps par la physique
classique - ce qui rend d'autant plus anachronique et remarquable la conception
du temps de H.G. Wells. Dans les deux cas, le temps est étalé. La seule
différence, c'est que l'étalement est "potentiel" dans la conception
de la physique classique, alors qu'il est réalisé dans l'hypothèse de la
possibilité du voyage dans le temps.
Déterminisme
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A quoi nous mène la nécessité de
l'accomplissement actuel et total du passé et de l'avenir? A la détermination
absolue du développement de l'être et de la pensée. Plus aucune part n'est
laissée au hasard et à la liberté puisque tout est déjà réalisé, ou plutôt tout
se réalise sans que nous puissions exercer sur les événements le moindre
contrôle. Le passé et l'avenir sont écrits! Peu importe donc la question de la
possibilité d'investir instantanément une époque différente de la nôtre: arrive
ce qui doit advenir, que nous le voulions ou non. Pour aller au bout de notre
raisonnement, il nous faut reconnaître que les mots ici inscrits ont depuis
toujours été déterminés et que cette prise de conscience même, ce retour
réflexif sur le texte en train de s'écrire, est prédéterminé, et ainsi à
l'infini. Pourquoi est-ce que je ne prolonge pas l'énumération?
Manifesterais-je quelque libre-arbitre? Voici en tout cas une occasion de nous
interroger sur le pouvoir de suggestion du mot et sur la propension de notre
esprit à se prendre au jeu du raisonnement jusqu'à l'absurde. Absurde?
Peut-être la "querelle du déterminisme"
trouve-t-elle dans la réflexion sur les implications du voyage dans le temps,
un argument péremptoire. Les deux principaux protagonistes de cette querelle,
le chimiste et prix Nobel Ilya Prigogine et le mathématicien et médaillé Fields
René Thom, s'affrontent sur la question de savoir si le formalisme mathématique
traduit la réalité de manière pertinente et complète. L'enjeu? La possibilité
de connaître le devenir du monde. Si le voyage dans le temps se révèle
possible, l'histoire du monde est écrite depuis toujours et à jamais, et
l'indifférence des équations au sens du temps ne fait que le confirmer, donnant
raison à René Thom. Si par contre Ilya Prigogine voit juste, le temps est
irréductible "nouveauté", selon l'expression de Bergson, et le voyage
dans le temps n'est pas possible.
Arguments contre la possibilité du voyage dans le
temps
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Supposons possible l'investigation instantanée d'une
époque différente du présent. Nous avons vu qu'elle nécessite la réalisation
actuelle, effective, simultanée, de tout le passé et de tout l'avenir. Le futur
étant actuellement réalisé, il se trouve à une époque plus ou moins lointaine
un individu qui a découvert la possibilité de voyager dans le temps. A partir
de l'instant de cette découverte jusqu'à l'infini, on imagine aisément que
l'homme a tout le loisir d'explorer les époques postérieures et antérieures à
la sienne.
Mais alors, comment croire qu'une infinité
d'individus disposant de l'éternité pour explorer les vestiges du passé de leur
civilisation n'auraient pas laissé de trace évidente de leur passage à l'une ou
l'autre époque du passé qui nous est commun? Voilà qui nous paraît
invraisemblable. Bien sûr cette démonstration ne possède pas toute la rigueur
du raisonnement scientifique: elle suppose d'abord que l'humanité ne périra
pas. Mais comment croire qu'elle puisse disparaître tout à fait s'il est
loisible à une poignée d'hommes d'aller se réfugier dans une époque passée ou
future en cas de catastrophe universelle imminente dans leur présent?
Ensuite, on suppose que l'individu aura le loisir
d'utiliser cette invention, et surtout qu'une infinité d'individus en
bénéficieront. Facile à croire puisque l'humanité ne peut périr, et qu'à raison
d'un seul individu par an pendant une éternité, pour adopter un point de vue
pessimiste, une infinité d'individus auraient bien l'occasion d'investir nos
siècles.
Enfin nous supposons chez nos descendants l'envie
de découvrir concrètement le passé de l'humanité. Je crois que nous pouvons
parler sans exagérer de besoin de connaître le passé, si l'homme à venir
ressemble un tant soit peu à l'homme d'aujourd'hui. De toute façon, peut-on
concevoir un être pensant, humain ou autre, dénué de curiosité. Laissons-nous
convaincre par ces arguments, tout en reconnaissant leur caractère ludique.
Et puis, pourquoi le voyageur du temps ne
surgit-il pas à l'instant pour me démentir?
Le cas "Mandrake"
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C'est un peu ce qui se produit dans deux des
aventures de Mandrake.
Lee Falk et Phil Davies, les auteurs de
"Mandrake, le magicien", sont peut-être les plus logiques des auteurs
qui exploitent le thème du voyage dans le temps. On ne peut encore voyager dans
le temps. C'est donc forcément du futur que doit venir le voyageur du temps.
C'est ce que Falk et Davies vont nous montrer à travers deux récits.
Dans "Les voleurs de l'an 5000",
Mandrake est "stupéfait". On lui demande de résoudre le mystère du
vol d'uranium dans les réserves d'une base militaire dans laquelle personne n'a
pu pénétrer. Caché dans la salle des réserves, Mandrake voit se matérialiser un
homme et une femme venus de nulle part, et repartir dans une étrange machine en
forme de cage.
Les voleurs découvrent Mandrake et lui apprennent
qu'ils viennent de l'an 5000, pour puiser dans les réserves de la base de
l'uranium. Ils connaissent en effet une pénurie d'uranium à leur époque; or
l'uranium est indispensable à leur survie, car il leur permet de combattre les
martiens qui veulent conquérir la terre. Les voyageurs du temps invitent
Mandrake à les suivre en l'an 5000. Là, il peut se rendre compte de la véracité
de leur récit. Mais Mandrake n'est pas au bout de ses surprises, il apprend que
la jeune voyageuse du temps est sa descendante: "Je suis votre
petite-fille de la cent-vingtième génération...". Mandrake apprend par la
même occasion qu'il se mariera: "C'est fantastique! Je suis en l'an 5000,
en train de parler avec une de mes descendantes". Inutile de préciser qu'à
son retour au 20è siècle, les proches et les collaborateurs de Mandrake lui
conseilleront d'aller se reposer pour effacer les effets du surmenage.
Dans "L'homme qui revient du futur",
Mandrake est confronté au même problème de devoir convaincre son entourage de
faits "insensés". Un petit homme mystérieux met la ville en émois en
vendant des pilules de jouvence. Mandrake part à sa recherche et découvre qu'il
s'agit d'un voyageur du temps qui vient de l'année 5068. L'intérêt du récit réside
dans l'équipement du voyageur: un vaisseau invisible, un désintégrateur
momentané de molécules, les pilules de jouvence dont l'effet ne dure que sept
jours...
Mais le petit homme n'avait pas le droit de
voyager dans le temps. Il est recherché par la police du futur qui le retrouve
alors que Mandrake s'apprête à le livrer à la police du 20è siècle pour avoir
commis des vols sous la menace: "Il nous en a fallu pour te retrouver.
Nous avons dû explorer dix siècles!... Nous avons cherché d'abord les radiations
de la machine, mais, moi, j'ai eu une meilleure idée!... Je suis allé au musée
et j'ai vu quels vêtements il manquait! Les recherches ont été ainsi
restreintes à 10 ans...", dit le policier du futur. Un jeu d'influence
s'exerce alors entre Mandrake et le policier du futur. Mais alors que Mandrake
est parvenu à désarmer le pandore, un autre policier du futur surgit de nulle
part derrière lui et le désarme; la matérialisation soudaine du voyageur du
temps se révèle plus efficace que le pouvoir d'hypnotisme de Mandrake. Les
trois voyageurs du temps repartiront à leur époque sous le regard impuissant de
Mandrake, qui ne parviendra pas à convaincre le commissaire de police de la
véracité de son récit.
Quels paradoxes?
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Revenons aux conséquences du déplacement dans le
temps à volonté. Voici une illustration de la situation de déterminisme absolu
qui nous permettra d'apporter une réponse aux nombreux paradoxes impliqués par
la possibilité de se déplacer dans le temps.
Cloc est un garçon de dix ans. Nous sommes le
17/10/1997 à 15h35'28,1578867219183457118552574627916122453040705" et Cloc
désire se rendre le 16/10/1997 à
15h35'28,1578867219183457118552574627916122453040705". Pour simplifier la
situation, ne le faisons pas se rencontrer lui-même. Il surgit au milieu d'une
clairière et retourne aussitôt au 17/10/1997 à
15h35'28,1578867219183457118552574627916122453040706", soit une mesure du
temps de Planck plus tard pour éviter de le faire se rencontrer avant ou au
moment de son recul dans le temps. Le 16/10/1997 à
15h35'28,1578867219183457118552574627916122453040705", il y a et il y a
toujours eu deux Cloc, celui qui y était naturellement et celui qui a fait un
bond en arrière dans le temps. Compliquons les choses et faisons Cloc se
rencontrer lui-même dans le passé. Pour être le futur voyageur du temps, le
Cloc qui reçoit la visite de lui-même doit vivre exactement ce qu'aura vécu le
voyageur: boucle parfaite, Cloc s'est toujours déjà rendu visite le 16/10/1997
à 15h35'28,1578867219183457118552574627916122453040705" et il est toujours
déjà retourné le 17/10/1997 à
15h35'28,1578867219183457118552574627916122453040706".
Cloc n'aura donc jamais été seul ce 16/10/1997 à
15h35'28,1578867219183457118552574627916122453040705". Il n'aura jamais
existé un 16/10/1997 à
15h35'28,1578867219183457118552574627916122453040705" avec un seul Cloc.
Ecoutons ce qu'en pense Rudy Rucker:
"Supposez que je construise une petite machine à remonter le temps capable
de se transporter deux minutes en arrière. Vers 11h55', je la fais rouler
lentement sur le plan de travail de mon laboratoire, et avec une minuterie, je
programme le saut pour 12h01'. Je suis assis et j'observe. A 11h59', il y a
tout d'un coup deux machines sur le plan de travail: M, celle qui n'a pas
encore fait le saut, et M', celle qui a fait un saut depuis le futur. Pendant
deux minutes, les deux machines restent là et, à 12h01', la minuterie sonne, et
M disparaît. Après 12h01', je me retrouve seul avec M', qui est en fait un
exemplaire de M plus âgé".
Nous sommes bien ici dans la situation du
déterminisme absolu. Rares sont les auteurs qui tiennent compte de ce
dédoublement de l'entité qui voyage dans le temps.
Nous avons encore un bel exemple de déterminisme
absolu dans la nouvelle de J.G. Ballard "Un assassin très comme il
faut". Un jeune homme se promène dans la foule avec sa fiancée le jour du
sacre du roi Jacques. Un attentat manqué contre le roi provoque néanmoins la
mort de la fiancée du professeur Jamieson. Trente cinq ans plus tard, il a
enfin réussi à fabriquer une machine à voyager dans le temps pour retourner à
cet instant et empêcher l'explosion de la bombe. Il loue une chambre qui offre
une vue idéale sur le lieu du futur drame, afin d'abattre un des deux
terroristes qui, selon la presse, sont à l'origine du drame, en l'occurrence
celui qui jettera la bombe. Assis à une terrasse de café, Jamieson se voit
passer, âgé de vingt ans, au bras de sa fiancée. De retour dans sa chambre, il
repère le porteur de la bombe mais ne voit pas son complice. Il l'abat mais la
bombe explose. Il aperçoit sa fiancée étendue au milieu de la foule, et
lui-même agenouillé, éperdu, auprès d'elle. A ce moment, Jamieson entend des
bruits dans le couloir. Avant que la police ne pénètre dans la chambre et
n'abatte l'auteur du coup de feu, il a juste le temps de relire la coupure de
journal qui relate les événements et il comprend soudain: "... L'un d'eux
était connu sous le nom d'Anton Remmers, tueur professionnel à la solde,
croit-on, du second, un homme d'un certain âge déjà, dont le corps
littéralement criblé de balles n'a pu être identifié par la police...".
Jamieson voulait modifier le destin, il réalise qu'il en était l'acteur
principal, l'inconnu évoqué par la coupure de presse. S'il n'avait pas abattu
Remmers, la bombe aurait explosé au milieu de l'artère parcourue par le
carrosse royal et n'aurait pas rompu l'artère de sa bien-aimée.
Le dénouement de ce type de récit rappelle à
Christian Grenier la tragédie grecque où "... le héros agit pour échapper
à un sort injuste, et ne fait au contraire que précipiter l'issue de son
destin...".
La logique est sauvegardée au prix du
libre-arbitre du voyageur du temps.
Inertie
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Mais il est des auteurs pour qui aucun problème
ne se pose.
Ainsi, contrairement à David Deutsch et Michael
Lockwood, le philosophe David Lewis se satisfait de l'infraction au
libre-arbitre dans le paradoxe du matricide ou du grand-père. Selon lui, il y a
forcément quelque chose pour empêcher le voyageur du temps de changer le passé,
ce qui, il faut bien l'avouer, ne fait que déplacer le problème; simplement,
c'est l'univers qui s'arrange pour que le voyageur du temps ne commette pas
d'acte incohérent. Lewis admet donc que le passé est fixé une fois pour toutes.
Il doit reconnaître que la seule présence du voyageur dans le passé constitue
un anachronisme.
Mais Lewis tire sur la corde en disant que les
"contretemps" que subit le voyageur du temps ne prouvent pas qu'il
n'est pas "réellement capable" d'agir dans le passé et de tuer son
grand-père. Dans le cours normal des événements, nous échouons souvent à
atteindre nos objectifs. Il semble que David Lewis joue sur le sens équivoque,
ambigu du mot "pouvoir".
Son point de vue rejoint celui de Fritz Leiber,
qui, comme nous le verrons, parle de "Loi de causalité" ou "Loi
de Conservation de la Réalité". Il illustre son propos par la possibilité
de changements mineurs dans le cours du temps: un arbre repousse là où un autre
a été arraché; si un voyageur du temps tue la femme que doit épouser son
grand-père, autrement dit sa grand-mère, le grand-père épouse sa sœur! Selon
Leiber, rien n'empêcherait le grand-père d'épouser la sœur éventuelle de sa
fiancée; par conséquent, pour reprendre l'exemple de la Sonia de Deutsch et
Lockwood, la naissance d'une Sonia génétiquement très proche de la voyageuse du
temps est tout à fait concevable.
Mais proche veut dire différent. Donc...
Par ailleurs, une conséquence surprenante de
cette façon de présenter les choses est que le futur devrait alors être aussi
rigide que le passé; il n'y aurait donc pas de libre-arbitre, pas plus que dans
les actes des personnages d'un film, dont les séquences sont prédéterminées.
Le comble du déterminisme est fourni par la
situation décrite par Michael Moorcock dans "Voici l'homme". Comme le
fait remarquer Christian Grenier, "... c'est l'incursion même du
voyageur temporel dans le passé qui est à l'origine de l'Histoire. Cette façon
particulière d'envisager les voyages temporels les intègre tout simplement à
une trame historique solide et unique, qui non seulement les accepte, mais les
rend nécessaires: sans ces incursions dans le passé, l'Histoire aurait été
différente, ou n'aurait pas été". Sans Glogauer, pas de Messie, pas de
christianisme.
Déterminisme total et déterminisme absolu
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C'est à cette situation qu'il faut appliquer
l'expression "déterminisme total" de Jacques Van Herp. Van Herp parle
en effet d'un déterminisme total qui pèse sur le monde dans la mesure où les
interventions dans le temps perturbent les destins individuels, mais ne
modifient pas l'histoire dans ses grandes lignes. Ce déterminisme se distingue
du déterminisme absolu.
Le déterminisme absolu est lié à l'étalement dans
un même instant de tous les instants de l'histoire de l'univers.
Le déterminisme qu'évoquent Van Herp,
Reichenbach, Watzlawick, entre autres, s'accommode de l'écoulement de la durée.
Simplement cette durée est telle un tapis que l'on déroule, avec çà et là
quelques irrégularités sans conséquence, un futur préexistant qui s'accomplit,
comme tiré vers une finalité omnisciente. A l'inverse, nous avons vu que le
déterminisme absolu nie l'écoulement de la durée puisqu'il implique un
étalement de tous les instants dans la simultanéité.
Si la présence d'un voyageur du temps dans le
passé ou le futur n'a aucune influence sur le cours du temps, c'est comme si
chaque instant était absolument indépendant de celui qui le précède et de celui
qui le suit, et constituait un tout autonome à lui seul. Dans ce cas, la
présence d'un voyageur ne différerait pas de celle d'un autochtone temporel,
s'il n'y avait pas l'infraction à la loi de conservation de l'énergie.
Quant aux paradoxes qu'est susceptible de
provoquer le voyageur du temps, ils n'existent plus puisque, tout étant déjà
réalisé dans un déterminisme, total ou absolu, ne peut l'être que ce qui ne
contient pas de contradiction.
Dans "La dernière patrouille", un
épisode de la série "Au cœur du temps", on apprend que les
techniciens du Chronogyre ne peuvent mettre le chronostat, le détecteur
temporel, sur Dany et Doug, les deux concepteurs du projet qui ont plongé dans
le temps, qu'à la condition qu'ils soient avec des personnes qu'ils peuvent
fixer dans le temps. Une tentative de transfert avant d'établir les
"repères" peut les tuer. Et un transfert individuel est impossible
car tous deux font partie du même thème chronostatique. Tony et Doug ont
achroni en pleine guerre de Sécession. Mais les calculateurs électroniques ne
leur ayant apporté aucune information
significative sur le régiment qui combat en 1812 et par lequel Doug et Tony ont
été faits prisonniers, les responsables du projet Chronogyre doivent faire
appel à la mémoire d'un général dont l'ancêtre, surnommé le
"boucher", commande le régiment en question et a dirigé les
opérations sudistes ce jour-là. Le descendant décide de se faire envoyer dans
le passé. Il révèle à son ancêtre ce qu'il va se passer, mais celui-ci
s'obstine à agir comme l'histoire le retiendra. Le descendant finit par mourir,
mais, s'étant rendu compte que son ancêtre avait envoyé ses hommes au
casse-pipe sur la base d'une mauvaise information d'un de ses éclaireurs, il
souhaite qu'on réécrive l'histoire pour le disculper. Reste que nous avons
encore là une nouvelle illustration du déterminisme.
Comme dans "La fin de l'éternité", il y
a manipulation du réel à partir de l'écran du chronogyre ou par immersion dans
le passé ou le futur.
Dans le deuxième épisode de la série "Au
cœur du temps", un lieutenant se voit 10 ans plus tard, sur l'écran du
Chronogyre, dans la navette qui doit rallier Mars. Son comportement vis à vis
de ses collègues est méprisable. Mais le fait de savoir comment il allait réagir
ne l'a pas empêché de se comporter de façon inhumaine au moment où il vit
réellement l'événement. Ce qui tendrait à montrer que les scénaristes ont
choisi l'option du déterminisme absolu.
Relevons, dans la série, la même erreur que chez
Vernes et tant d'autres auteurs, qui consiste à présenter les
"années-lumières" comme une durée alors qu'il s'agit d'une distance.
Conclusion, Doug et Tony ne changent jamais le
cours de l'histoire car tout est déjà écrit. Une originalité de la série
consiste à insérer des séquences de films classiques pour illustrer les
différentes époques visitées par nos héros. Mais à court de faits historiques,
les scénaristes vont introduire l'intervention d'extraterrestres dans les
derniers épisodes.
Paradoxe de la connaissance
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Nous avons vu que le paradoxe du matricide a son
pendant: le paradoxe de la "connaissance" ou paradoxe de la
"causalité", c'est-à-dire la situation d'une chose créée en fonction
d'une information qui provient du futur. Rappelons-nous le cas de cet homme de
science qui va chercher dans le futur la statue qui sera érigée à son honneur
dès on retour ou le cas de ce critique d'art qui montre à un artiste les œuvres
qu'il a réalisées "des années plus tard". Selon Xavier Deutsch et
Michael Lockwood, ce paradoxe viole "le principe que la connaissance ne
peut résulter que d'un processus de création, telles l'évolution biologique ou
la pensée humaine". Deutsch et Lockwood n'en trouvent pas moins la boucle
de cette situation - portée à son comble chez Robert Heinlein dans "Vous,
les Zombies", - auto-cohérente. Par ailleurs, à l'inverse du paradoxe
d'incohérence comme le paradoxe du matricide, résolu par un déterminisme où les
événements semblent plus fortement contraints que dans un monde où le voyage
dans le temps n'est pas possible - ce qui est un comble puisque le voyage dans
le temps est censé nous donner la plus grande liberté -, dans le cas du
paradoxe de la connaissance, les événements sont moins fortement contraints,
selon Deutsch et Lockwood; on peut même y voir un indéterminisme qui semble
violer les lois de la physique classique, puisque le critique du futur peut
ramener au choix croûtes, chef-d'œuvre ou rien du tout - mais alors où est le
problème? En fait, on retrouve là la nature de notre réalité, minée par un
paradoxe fondamentalement identique,
puisque l'univers doit provenir du néant ou exister de toute éternité, deux
solutions aussi absurdes l'une que l'autre. Pour Deutsch et Lockwood, il
faudrait établir un nouveau principe, selon lequel la connaissance doit
résulter d'une création. Mais dans ce cas, le créateur ne fait pas ce qu'il
veut, il ne peut pas copier sa propre oeuvre dont il possède un exemplaire venu
du futur; il y a donc opposition au principe d'autonomie. Et comme ce principe
de création vient renforcer la cohérence, c'est que la cohérence n'était pas
aussi grande que ce que laissaient croire nos deux physiciens. Et c'est normal:
la vraie autonomie, c'est de pouvoir "créer", pas de pouvoir se "plagier
soi-même"! Tout ceci montre que la physique classique ne peut résoudre le
paradoxe de la connaissance. Car pour Deutsch et Lockwood, le déterminisme
absolu ne constitue pas une véritable solution au paradoxe.
Comment s'en sortir? Simplement en faisant
remarquer, comme le suggèrent Deutsch et Lockwood, que la physique classique
est erronée, qu'elle ne constitue, dans le meilleur des cas, qu'une excellente
approximation de la vérité, mais qu'elle est très éloignée de la réalité dans
le cas des Boucles du Genre Temps fermées. Il doit par conséquent exister une
conception de la réalité qui apporte une solution satisfaisante au paradoxe de
la connaissance. Nous verrons que pour Deutsch et Lockwood, la physique
quantique est pleine de promesses à cet égard.
Quoi qu'il en soit, Deutsch et Lockwood ont le
mérite d'affronter des paradoxes que les autres physiciens ignorent superbement
sous le couvert de la théorie.
Inceste vital
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Quant à David Lewis, nous avons vu qu'il considère
que la situation décrite par Robert Heinlein dans "Vous les Zombies",
comble du paradoxe de la connaissance, est une solution auto-cohérente. Le
héros existe avant de naître puisqu'il est son propre géniteur, qu'il va
s'ensemencer lui-même. Le héros remonte en effet dans le passé, engrosse une
jeune fille qui n'est autre que lui-même avant l'opération qui le fera changer
de sexe. Le bébé issu de cette union sur-consanguine est transporté dans un
passé un peu plus reculé encore pour justifier la naissance de l'héroïne-héros.
Heinlein en avait-il consommé? En tout cas, il
apporte sa réponse à la question: "Qui vient d'abord, de l'œuf ou
de la poule?". Pour Heinlein, la poule, ou plutôt le coq, précède l'œuf!
Ce qui est extraordinaire, c'est que le philosophe
David Lewis en vienne à considérer le raisonnement d'Heinlein comme un argument
puissant en faveur de la possibilité de voyager dans le temps.
Heinlein, Fast, Wul,
Dick, Béliard, Moorcock
Terminator
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Classique du cinéma de science-fiction, le film
de James Cameron nous offre un Arnold Schwarzenegger au sommet de sa forme
musculaire, avec un visage taillé à la hache et une solution au paradoxe du
matricide: la "prévention".
Los Angeles 2029. Paysage apocalyptique. Les
machines dominent le monde et tentent d'éliminer les derniers êtres humains.
Mais ceux-ci, avec John Connor à leur tête, sont sur le point d'inverser le
rapport de forces.
Los Angeles 1984. Un homme nu surgi du néant dans
un quartier désert. En réalité, il s'agit du Terminator, un cyborg envoyé par
les ordinateurs de l'an 2029, avec pour mission d'abattre Sarah Connor, la
future mère du futur chef de la rébellion humaine qui mènera les hommes à la
victoire contre les machines.
Au même instant dans le même quartier apparaît un
autre individu nu, un homme cette fois, envoyé par John Connor avec pour
mission de contrecarrer la mission du cyborg.
"Pour réussir tout déplacement dans le
temps, nous devons être nus. Seuls des organismes vivants peuvent se déplacer.
Rien de ce qui est matière ne peut se déplacer", ce qui explique pourquoi
les envoyés du futur n'ont pas emporté d'armes sophistiquées de leur époque
avec eux. On ne relèvera pas le fait que cyborg-schwarzie est fait de métal.
Kyle, puisqu'il s'agit de lui, est arrêté et pris
pour un fou. Le psychiatre qui l'interroge: "Et ce Terminator pense
pouvoir arriver à supprimer la mère de son ennemi, le tuant, si je comprends
bien, avant même qu'il ne soit conçu. Une sorte d'avortement rétroactif".
Il n'aurait servi à rien aux ordinateurs hyper sophistiqués de 2029, de faire
tuer John Connor par leurs Patrouilles de la mort car il a gagné la guerre. Il
faut "effacer toute trace de son existence". Quant à Kyle, il ne peut
repartir à son époque car "le futur demeure le futur. Il n'y a plus que
lui et moi".
Effectivement, le film consiste en une folle
course-poursuite à travers Los Angeles entre Schwarzie-Terminator et Kyle et
Sarah. Dans un moment de répit, Kyle a le temps de réciter à Sarah le poème que
son chef John lui a fait apprendre: "Merci Sarah pour ton courage pendant
ces dures années. Je ne peux t'aider ni te défendre comme je le souhaiterais,
mais sache que le futur dépend de toi, que tu dois triompher de toutes les
épreuves. Il faut que tu survives pour que je puisse naître". Après cette
belle déclaration, Sarah tombe dans les bras de Kyle pour nous offrir un des
plus beaux rejetons de paradoxes temporels qu'évoque cet essai: Sarah et Kyle
font l'amour, Sarah aura donc été ensemencée par un père qui est plus jeune que
son fils, ou du moins de la même génération que lui. Kyle mourra, le Terminator
sera détruit. Sarah survit et enregistre un message pour son fils, dans lequel
elle lui révèle qui est son père, afin qu'il l'envoie bien dans le passé le
moment venu, s'il veut exister. Sarah joint une photo d'elle-même que John
devra donner à Kyle. La boucle est bouclée... enfin presque, car il y a une
suite! En tous les cas, les ordinateurs ultra-perfectionnés de 2029 ont signé
leur propre perte puisqu'en envoyant un Terminator éliminer la future mère de
leur futur vainqueur, ils ont provoqué l'envoi par leurs ennemis de celui qui
va devenir le père du chef des rebelles!
Temps fixe
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Les efforts d'Heinlein et des scénaristes de "Terminator"
pour contourner les paradoxes du temps sont louables, mais n'y a-t-il pas moyen
de tuer les paradoxes dans l'œuf? Souvenons-nous que les paradoxes du matricide
et de la connaissance apparaissent parce que l'on réintroduit la logique après
l'avoir enfreinte. Puisque les époques sont simultanées, la causalité n'est
plus respectée.
Le mathématicien Rudy Rucker, dans son ouvrage
"La quatrième dimension", qui est une sorte de prolongement voulu du
"Flatland" d'E. Abbott Abbott, qu'il pousse dans ses dernières
conclusions grâce à l'apport de la relativité d'Einstein et surtout de
l'espace-temps de Minkowski, développe lui aussi une conception statique du
temps avec l'image de "l'univers bloc". Son idée est que le sentiment
d'écoulement du temps n'est qu'une illusion: "Beaucoup de philosophes
prétendent qu'il est faux de dire que notre réalité est un univers-bloc. Ils ne
veulent pas représenter notre univers passé-présent-futur par un modèle
statique d'espace-temps 4-D. Ils estiment que cette image éternelle, immuable,
exclut quelque chose d'important: l'écoulement du temps. Bien
évidemment, la véritable raison pour laquelle on a introduit l'univers bloc
était de se débarrasser de l'écoulement du temps. C'est l'œil de l'esprit en
mouvement qui engendre le temps". C'est exactement l'interprétation que le
physicien J.A. Wheeler a proposée pour lire les diagrammes de Feynman.
Ce qu'on fait avec les diagrammes de Feynman, on
peut évidemment le faire avec ceux de Minkowski. Le réel est un entrelacement
de vers quadridimensionnel fixés du point de vue de l'hyperespace. Comme le
proposaient Xavier Deutsch et Michael Lockwood, pour comprendre le temps
physique, il faut voir la vie ou la durée comme une sorte de ver
quadridimensionnel, dont la queue correspond à la naissance et la tête à la
mort d'un individu - voir la figure... du cahier central. Un instant du temps
correspond à une section tridimensionnelle de ce ver. La courbe que forme ce
ver, c'est notre ligne d'univers. Au fond, le ver n'est rien d'autre qu'une
ligne d'univers représentée en trois dimensions spatiales.
Martin Gardner, le célèbre auteur d'ouvrages et
d'articles de jeux mathématiques, fait aussi allusion à l'univers-bloc de
Minkowski, dans lequel toute l'histoire est "gelée" sur un graphe où
toutes les lignes d'univers sont éternelles et inaltérables.
Exploitant cette représentation, le philosophe
Hans Reichenbach, dans "The philosophy of space and time", affirme
que le voyage dans le temps dans l'absolu déterminisme ne contrevient pas aux
lois de la logique (parce que le déterminisme n'autorise que ce qui ne la
contrevient pas), mais à deux axiomes sur lesquels repose cette logique - ce
qui est peut-être pis car alors la logique serait remise en cause dans sa
globalité -, et fortement confirmés par l'expérience - ce qui est une autre
façon de dire que ça s'oppose au bon sens:
1. l'identité: une personne est un individu
unique qui maintient son identité avec l'âge.
2. la ligne d'univers d'une personne est ordonnée
linéairement si bien que ce qu'elle appelle "maintenant" est toujours
un point unique le long de cette ligne.
Martin Gardner fait remarquer que Hans
Reichenbach ne parle pas du "libre-arbitre", que contredit aussi le
déterminisme. Mais le libre-arbitre constitue-t-il un axiome.
Pour le philosophe Putnam, le fait qu'on puisse